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L’insurrection de Quito et la conversation quiteña de 2005

 

 

1. Introduction à la conversation singulière quiteña

C’est à son futur que l’on juge un commencement. A ce jeu, l’insurrection de Quito d’avril 2005, qui a pu être interprétée un peu vite à la lumière de la reprise du slogan « ¡ Que se vayan todos ! » (Qu’ils s’en aillent tous !), comme un copycat de l’insurrection argentine de 2001 la radicalité en moins, gagne en noblesse. Les évènements qui lui ont succédé jusqu’en 2010 dans le monde modifient son interprétation, relevant sa subtile nouveauté et la situant dans un débat plus vaste toujours en cours. Avril 2005 est un moment où le débat du monde se transforme, avec un avant et un après. Ce qui importe ici est la manière dont le débat quiteño diffère de l’argentin. Comme si l’insurrection de Quito avait été l’occasion de prolonger quelques hypothèses posées lors de l’insurrection argentine et d’explorer des voies de critique et de vérification pratiques différentes, même si certaines se sont révélées, à l’usage, être des impasses. De la pensée a pris forme qui s’inscrit dans un mouvement dont nous pouvons a posteriori esquisser l’ascendance et la descendance, qui porte au-delà de 2011. Sous l’effet de la poussée du négatif, deux versants d’un même sommet se différencient nettement. Sur l’un, l’intention bouillonnante du « ¡ Que se vayan todos ! » enclenche une critique pratique de la délégation de la parole dans les démocraties parlementaires. Sur l’autre, de nouvelles conversations se créent de manière spontanée au coin des rues, sur les places, et des formes adéquates pour les recevoir et les cultiver s’instaurent, telles les assemblées de quartier. Sur les deux versants de la montagne, c’est une conversation singulière qui se déploie et s’oppose aux institutions - partis, gouvernement, journaux – qui œuvrent à sa continuelle mise en ordre en tentant de redéfinir simultanément sa forme et son contenu.

Du côté des ascendances directes de l’insurrection d’avril 2005, il y a d’abord le soulèvement de Quito de janvier 2000. Après dix jours de grève générale, de marches d’indigènes venus depuis tout le pays jusqu’à la capitale, de manifestations et d’affrontements devant le palais du gouvernement pour protester contre la corruption des gouvernants et la dollarisation de la monnaie, des centaines d’indigènes envahissent et occupent le parlement dans la matinée du 21 janvier. Tandis que la police et l’armée refusent de réprimer les manifestants, le président Jamil Mahuad s’enfuit. Un triumvirat hétéroclite d’arrivistes composé d’un militaire inconnu, le colonel Lucio Gutierrez, du président de la confédération de nationalités indigènes de l’Equateur (Conaie), Antonio Vargas, et d’un magistrat de Guayaquil, Carlos Solorzabo, s’y installe alors sous l’appellation repoussante de « Junta de Salvacion Civico Militar ». Leur ascension est aussi courte que leur règne puisque le 22 janvier au petit matin, l’armée les dépose et fait du vice-président Gustavo Noboa le nouveau président. Trois ans plus tard, le 15 janvier 2003, Lucio Gutierrez, l'un des membres du triumvirat de janvier 2000, est élu président de l'Équateur, avec le soutien du parti indigéniste Pachakutik et d’un parti d’obédience maoïste, le mouvement populaire démocratique (MPD).

Pour resituer, à ce stade, l’insurrection de Quito d’avril 2005 dans le débat du monde, trois insurrections doivent être mentionnées. La première est une ascendance directe et revendiquée de la révolte de 2005. De décembre 2001 à janvier 2002 le monde résonne pour la première fois (mais pas la dernière) de la célèbre déclaration d’intention argentine « ¡ Que se vayan todos y que no queda ni un solo ! » faisant tomber deux gouvernements au son des casseroles et au rythme des pillages, essaimant dans sa trajectoire une floraison d’assemblées de quartiers dans le grand Buenos Aires. Deux autres insurrections n’ont pas de lien connu avec l’insurrection de Quito mais retracent le débat de cette période. L’insurrection bolivienne d’octobre 2003 voit s’imposer l’indigénisme comme une alternative gestionnaire crédible face à la déferlante des gueux boliviens, au moment même où l’indigénisme politique discrédité en Equateur plonge progressivement, et pour longtemps, dans les oubliettes de l’histoire. Enfin, l’insurrection d’Haïti s’attaque férocement en février 2004 aux fondations de l’Etat haïtien qui, près de dix ans plus tard, ne s’en est pas encore remis.

Pour compléter le panorama des révoltes de 2005, il faut mentionner deux coïncidences troublantes auxquelles on reconnaît l’ubiquité du négatif. L’insurrection de Quito se déroule quasiment en même temps que l’insurrection au Kirghizistan de mars 2005. Elle est immédiatement suivie de mai à juin 2005 par une insurrection en Bolivie, lors de laquelle des assemblées de quartiers se forment à El Alto, sur les hauteurs de la capitale. Ainsi de mars à juin 2005, dans trois pays, l’Equateur, le Kirghizistan, la Bolivie, simultanément mais séparément, les émeutiers s’attaquent à l’Etat et renversent les valets au gouvernement sans qu’il y ait la moindre communication directe entre ces insurgés, même si on peut penser que les émeutiers boliviens avaient en tête l’insurrection de Quito tandis qu’ils s’attaquaient à l’état bolivien. Coïncidence encore plus troublante, ces trois pays vont tous trois connaître deux insurrections entre 2000 et 2010.

Outre qu’elle concerne un petit pays situé on ne sait où hors de l’occident, l’insurrection équatorienne d’avril 2005 a été déconsidérée pour deux raisons : sa courte durée et sa faible négativité, qui ont pu accélérer son oubli ou justifier sa dépréciation. Avant de retracer le déroulement de l’évènement, je voudrais revenir brièvement sur ces deux jugements. Le cœur de l’insurrection de Quito se concentre sur la semaine du 13 au 20 avril 2005. Cette durée est comparable à ce que l’on a pu observer dans le monde entre 2000 et 2010 lors d’autres insurrections au Kirghizistan ou en Bolivie, par exemple. Outre la longue mobilisation, il est vrai de peu d’intérêt, qui a précédé l’insurrection proprement dite par des disputes partisanes sur la nomination des représentants de la cour suprême de justice, cette courte durée ne tient pas compte de la poursuite des débats après le 20 avril. Les assemblées de rues qui se sont formées à Quito pendant et après le renversement de Gutierrez se sont réunies et ont mené une conversation singulière pendant quelques semaines voire quelques mois, avant d’être récupérées par la mise en place d’un processus d’assemblée constituante, marotte gauchiste s’il en est. Ce débat post-insurrection est resté totalement invisible dans l’information ce qui a pu laisser penser à certains commentateurs mal informés, observateurs trop éloignés, qu’il n’existait pas. A tort.

La faible négativité de l’évènement est à première vue moins contestable. Après un à deux mois de manifestations discontinues, quelques jours d’affrontements seulement suffisent à faire tomber le gouvernement. S’il y a peu de morts, trois au total, et peu de blessés, c’est aussi que le surgissement de la révolte, sa rapidité et son ampleur ont pris de court le gouvernement et réduit à l’impuissance les policiers et les militaires. Pour autant, la négativité des actes reste faible : les attaques sur les marchandises ont été inexistantes, aucun pillage d’ampleur n’a eu lieu à Quito à l’exception de quelques saccages de bâtiments d’Etat et de l’administration, et s’il y a eu des attaques sur les journalistes et les médias, elles ont été rapidement contenues. Pour autant, la radicalité de l’évènement se lit dans deux moments singuliers décrits dans la chronologie qui suit : le surgissement de rassemblements autoconvoqués dans la soirée du 13 avril s’accompagnant de gigantesques fêtes nocturnes et d’affrontements dans les rues de Quito, et surtout la réjouissante chasse aux députés du 20 avril.

 

2. Chronologie de l’insurrection des quiteños de 2005

Sauf précision contraire, les évènements relatés ont lieu en 2005, à Quito, capitale de l’Equateur.

8 décembre 2004 : Nomination de 31 nouveaux juges et d’un nouveau président de la cour suprême de justice.

Janvier et février : Pour protester contre la nomination des juges à la cour suprême de justice, des marches ont lieu notamment à Quito (le 16 février) et à Guayaquil (le 26 janvier) à l’appel des maires et des partis d’opposition. Elles sont accompagnées par des contres-marches organisées par le gouvernement, toutes aussi nombreuses.

31 mars : Le président de la cour suprême annule les charges de corruption contre les ex-présidents Abdala Bucaram et Gustavo Noboa, et l’ex vice-président Alberto Dahik.

1 au 5 avril : Réunions publiques d’une assemblée de Quito présidée par le maire de Quito, en présence de conseillers généraux et du préfet de la région capitale.

2 avril : Retour d'Abdala Bucaram en Equateur qui apparaît publiquement et fait un discours à Guayaquil.

3 avril : Retour de Gustavo Noboa en Equateur.

5 avril : En matinée, des centaines de travailleurs de la justice, au 21e jour de grève demandant la démission de son président et l’annulation de l’abandon des poursuites judiciaires, manifestent devant la cour suprême de justice et tentent de l’occuper le bâtiment. Jetant des pierres et des bâtons de dynamite, ils affrontent les policiers qui tirent des gaz lacrymogènes, 60 personnes sont blessées.

Dans la matinée, l’assemblée de Quito présidée par le maire de la capitale, en présence du préfet du département, décrète l’organisation d’une « paralysie nationale » illimitée à partir du 12 avril.

5 000 personnes, dont de nombreux fonctionnaires de la mairie réquisitionnés, manifestent devant le parlement contre le retour d’A. Bucaram et contre les décisions de la cour suprême de justice en présence du maire de Quito, de conseillers municipaux et du préfet de la région. Au sein de l’assemblée nationale, les députés des partis d’opposition tentent d’organiser un vote pour destituer les membres de la cour suprême de justice. A l’extérieur, les manifestants sont repoussés par les policiers qui tirent des gaz lacrymogènes et les expulsent de la place ; la manifestation est dissoute par ses leaders pour éviter la poursuite des affrontements et permettre aux débats de se poursuivre au parlement.

6 avril : A l’appel de l’assemblée de Quito, des milliers de manifestants dont des étudiants et des professeurs défilent, avec à leur tête le maire de Quito et le préfet de Pichincha, aux slogans de « Non à la corruption, non à l’impunité, non à la dictature. »

7 avril : La mobilisation à Quito, lancée par l’assemblée de Quito, est suspendue à cause du manque de participants.

12 avril : Le maire de Quito et le préfet de la région appellent à la grève générale et président l’assemblée de Quito en compagnie d’autres maires. L’assemblée est divisée entre les édiles qui ne réclament que la démission des membres de la cour suprême de justice et les manifestants qui exigent la démission du président Gutierrez. Les élus imposent la première option et décrètent une « paralysie nationale » pour le lendemain.

La première journée de grève est très peu suivie. Un vote au parlement pour dissoudre la cour suprême échoue d’une voix, plusieurs voix de député ayant été achetées par le gouvernement.

13 avril : Grève des transports et des services municipaux à l’appel des partis de l’opposition et de l’assemblée de Quito.

Du fait des disputes et des désaccords entre les différents partis d’opposition, des rassemblements ont lieu simultanément en plusieurs points de la capitale. 500 personnes dont des employés municipaux, avec toujours à leur tête le maire de Quito et le préfet de la province de Pichincha, se rassemblent à 11 heures sur la place La Mariscal et se dirigent vers la place de la République à 200 mètres du Congrès. Des pneus sont incendiés pour bloquer les rues. Alors que la manifestation se dirige vers le palais du Carondelet, sa progression est empêchée par un piquet de policiers qui, caillassés par les manifestants, tirent des gaz lacrymogènes. Entre 4 et 20 personnes sont blessées dont 3 policiers et 8 manifestants sont arrêtés.

Vers 17 heures, un groupe d’universitaires occupent l’édifice de Telarama pour dénoncer l’occultation du mouvement par les grands médias, ils sont interviewés puis se retirent.

En parallèle, 4 000 personnes dont certaines venues de Manabi ou de Guayas manifestent sur la place San Francisco pour soutenir le gouvernement de Gutierrez.

Cette journée de blocage qui n’a été que peu suivie et n’a pas réussi à paralyser Quito comme annoncé apparaît comme un échec pour l’opposition officielle. Le gouvernement et le président font des déclarations victorieuses à la télévision en fin d’après-midi.

Vers 21 heures, un rassemblement dit autoconvoqué se forme pour la première fois, après des appels d’auditeurs lancés sur les ondes de la radio La Luna réclamant la démission du président Gutierrez. Aucun élu n’est présent dans les rassemblements. 5 000 personnes se concentrent sur l’avenue de los Shyris (le centre commercial et financier de la ville) pour un « cacerolazo », puis se déplacent vers le siège de la cour suprême de justice pour demander sa dissolution. D’autres personnes manifestent dans les quartiers de Conocoto, San Carlos, Villaflora, Cotocollao, sur l’avenue América ou l’avenue Amazonas, aux slogans de « ¡ Fuera Todos ! » ou « ¡ Que se vayan todos, primero el dictador ! » Au même moment, un petit groupe manifeste devant le domicile du président Gutierrez.

14 avril : Dans une conférence de presse diffusée à midi, le président condamne les actions de la veille et qualifie les manifestants qui se sont rassemblés devant son domicile de vandales et de « forajidos », ce qui signifie hors-la-loi. L’appellation de « forajidos » est immédiatement reprise par les manifestants, « ¡ Yo tambien soy un forajidos ! », et sur les ondes de la radio La Luna.

Vers 21 heures, les manifestants de la nuit précédente se rassemblent à nouveau pour un « reventón ». Sur l’avenue de los Shyris, 10 000 personnes avec des ballons symbolisant les bajoues du dictateur, les font exploser simultanément. Ils manifestent non seulement contre la cour suprême et les tribunaux mais aussi contre tous les partis politiques, et accusent les chaines de télévision d’occulter ce qui se passe dans les rues de la ville.

15 avril : Les manifestations se poursuivent avec des « tablazos » où les manifestants frappent sur des planches de bois ; et des« pitazos » où les automobilistes bloquent les routes et les rues et klaxonnent.

A 21 heures, le président décrète l’état d’urgence et annonce la dissolution de la cour suprême de justice. Dans la soirée, 15 000 personnes manifestent en faisant sonner les casseroles au mépris de l’état d’urgence.

16 avril : Dès l’aube, 5 000 manifestants se rassemblent et demandent la démission du président. La tentative mobilisation menée à l’appel de la Conaie et des centrales syndicales est un échec. Toute la journée, la ville retentit des klaxons, des « ¡ Lucio Fuera, Sucio Fuera ! », des « ¡ Fuera todos ! » et des « ¡ Que se vayan todos ! »

Vingt heures après l’avoir décrété, et sans qu’il n’ait jamais été appliqué, le président lève l’état d’urgence et demande au parlement de ratifier la dissolution de la cour suprême.

Vers 21 heures, deux manifestations au nord et au sud de Quito regroupent 10 000 personnes. Aux cris de « ¡ Fuera todos ! », les manifestants lancent des rouleaux de papier toilette sur les immeubles, pour « nettoyer la merde » des politiques, c’est le « rollazo ». Au terme de leur marche, les manifestants encerclent le palais national et affrontent les policiers qui tirent des gaz lacrymogènes : les affrontements durent jusqu’à 3 heures du matin et des dizaines de personnes sont arrêtées.

17 avril : Dans la matinée a lieu le « golpe de estadio » : pendant les matchs de football, les supporters de football crient des slogans contre le président et les politiciens, « ¡ Lucio Fuera ! » Pour couvrir leur voix, les gérants de stades diffusent de la musique à plein volume.

Les ondes de la radio La Luna sont partiellement brouillées à plusieurs reprises dans la journée.

Ce jour-là se forment les premières assemblées de rues, sans politiciens.

A 20 heures 30, 10 000 personnes venues en deux cortèges du nord et du sud de la capitale franchissent un premier cordon de 300 policiers sur l’avenue Gran Colombia puis manifestent autour du parlement tandis qu’a lieu le vote des députés sur la dissolution de la cour suprême de justice. Après quatre mois de débat, les députés approuvent finalement une loi dissolvant la cour suprême ; mais de nouveaux désaccords surgissent au sein du parlement pour la répartition des postes entre les partis au sein de la future cour suprême. Les manifestants exigent la démission de l’ensemble des députés, des juges, des responsables gouvernementaux et du président Gutierrez : « ¡ Fuera Todos ! », « Todos se vayan ». C’est le « basurazo » : les poubelles s’amoncèlent devant le parlement.

Des manifestations contre le gouvernement ont lieu à Cuenca, Guayaquil, Machala, Portoviejo, Babahoyo. Les organisations indigènes, dont la conaie, rejoignent alors officiellement le mouvement contre le président Gutierrez.

18 avril : « Mochilazo » : les étudiants défilent en tête de manifestation puis affrontent les policiers devant le palais national, 5 sont blessés et 10 arrêtés.

La radio La Luna cesse d’émettre vers 16 heures et réémet vers 22 heures. Suite à des rumeurs d’attaque par des supporters du gouvernement, 1 500 personnes se rassemblent devant la radio La Luna et font la fête une bonne partie de la nuit.

Des manifestations contre le gouvernement ont aussi lieu à Guayaquil, Machala, Cuenca, Riobamba.

19 avril : A 17 heures, à la suite d’un appel lancé sur la radio La Luna, 50 000 manifestants, jeunes, vieux, familles entières avec enfants, se rassemblent dans le parc Carolina dans la zone nord avec des instruments de musique et des casseroles pour réclamer la démission du président. Ils marchent ensuite vers le centre historique.

2 000 indigènes, à l’appel d’une organisation évangélique, marchent à la mi-journée en soutien à Gutierrez, à proximité du palais présidentiel.

A 20 heures, entre 50 000 et 100 000 manifestants sont aux portes du centre historique où les attendent 4 000 policiers, des camions blindés et des chiens. Après un premier affrontement, une partie des manifestants réussit à rompre le cordon policier et marche en petits groupes vers le palais présidentiel. Au total, 3 000 grenades sont tirées pendant la soirée et des canons à eau utilisés contre la foule qui encercle le palais du Carondelet. Les affrontements qui se poursuivent jusqu’à 3h du matin font un mort par asphyxie, 96 blessés et des dizaines de personnes sont arrêtées. Le gouvernement rejette la responsabilité de la mort d’une personne sur l’animateur de la radio La Luna, Paco Velasco, qui a ouvert son antenne aux auditeurs.

A minuit, un cousin du président, Renan Borbua, annonce depuis Guayaquil le départ par bus de 3 000 à 5 000 supporters du président dont l’arrivée à Quito est prévue le lendemain. En réaction, les autorités municipales de Quito décrètent le blocage des routes par des véhicules municipaux.

A Cuenca, après la manifestation contre le gouvernement, des émeutiers affrontent toute la nuit avec des pierres et des cocktails Molotov les policiers et les militaires armés de grenades lacrymogènes et de canons à eau. Tout au long de la journée, les élus qui tentent de s’immiscer parmi les manifestants sont chassés des cortèges aux cris de « Qu’ils s’en aillent tous ! »

20 avril : Dès le petit matin, en réponse aux annonces de la veille, les voisins se rassemblent spontanément dans les rues pour bloquer les voies d’accès au centre-ville de Quito et empêcher l’entrée des bus transportant des contre-manifestants provenant de la côte et de la zone amazonienne. Des assemblées de rues ont lieu sur les barrages et dans les quartiers.

Les manifestations se poursuivent et les affrontements avec la police s’intensifient toute la matinée. Malgré les renforts, la police est obligée de reculer. Vers 11 heures le centre-ville est aux mains des manifestants, deux morts sont signalés. 30 000 personnes dont de nombreux étudiants de collège marchent vers le palais présidentiel. Se divisant en petits groupes très mobiles, ils affrontent la police dans les rues adjacentes. L’armée renforce la protection du palais présidentiel. A midi, les manifestants prennent d’assaut le parlement, brûlent les sièges et les bancs et sortent dans la rue les drapeaux de l’Equateur. Ils sont peu après expulsés par les militaires.

Le parlement étant encerclé par les manifestants, les députés ne peuvent pas s’y rassembler. Soixante députés (sur une centaine au total) décident alors de s’assembler au centro internacional de estudios superiores de comunicación para américa latina (Ciespal). Réunis dans ce bâtiment à 12 heures 16, tandis que le parlement est pris d’assaut, ils nomment Cinthya Viterivice présidente de l’assemblée nationale à 12 heures 23, destituent Omar Quintana de son poste de président du Congrès à 12 heures 42, désignent Marco Cuvero à la tête de la police à 13 heures 00, destituent le président Lucio Gutierrez pour « abandon de poste » à 13 heures 30, et à 14 heures 13 désignent le vice-président Alfredo Palacio président de l’Equateur. Pendant ce temps, plusieurs cortèges de manifestants marchent en direction du palais présidentiel où ils affrontent policiers et militaires. Mais les principaux affrontements ont lieu autour du ministère des affaires sociales où des supporters de l’ex-président se réfugient et tirent sur les manifestants. Ceux-ci prennent d’assaut le bâtiment et affrontent les policiers et les miliciens armés qui sont tabassés. Les manifestants finissent par saccager et incendier le bâtiment.

Simultanément, Lucio Gutierrez s’enfuit en hélicoptère depuis le toit du palais du Carondelet sous les huées des manifestants rassemblés dans une place voisine. Dans les rues de la ville, les quiteños fêtent la chute du mandataire aux cris de « Qu’ils s’en aillent tous ! », puis demandent la démission de tous les députés faisant le V de la victoire, aux slogans de « ¡ Si se pudo ! », « ¡ Y se fue ! ». Les manifestants ne veulent pas laisser fuir Gutierrez et réclament qu’il soit jugé. Peu après sa fuite, 3 000 personnes venues à pied et en voiture de Quito envahissent la piste de l’aéroport Mariscal Sucre pour empêcher l’avion de l’ex-président L. Gutierrez de décoller. L’hélicoptère le transportant en provenance du palais présidentiel est obligé d’atterrir dans une zone militaire de l’aéroport, puis sous la pression des manifestants, de revenir à Quito, l’ex-président se réfugiant alors à l’ambassade du Brésil. Les affrontements et les saccages se poursuivent dans le centre-ville de la capitale.

Une demi-heure après le début de la séance parlementaire au Ciespal, le bâtiment est encerclé par des manifestants qui clament : « ¡ Fuera Todos ! ». Des centaines de manifestants retiennent le nouveau président à l’intérieur du bâtiment. Ils exigent de lui qu’il dissolve le parlement et démissionne. Deux heures plus tard, le nouveau président A. Palacio sort à la fenêtre du Ciespal pour tenter de calmer la foule assemblée. Recevant différents projectiles, il bat en retraite. 400 manifestants dont certains reviennent juste des affrontements et de la mise à feu du ministère des affaires sociales brisent les vitres et les portes du Ciespal puis envahissent le bâtiment à la recherche des députés. Armés de bâtons et de pierres, avec des bouteilles à la main, ils vont de bureau en bureau, pour les tabasser ou les soumettre à un « jugement populaire ». Au moins trois députés de l’opposition sont agressés, dont la présidente de l’assemblée fraichement élue. Réfugié dans les sous-sols, le non moins fraichement désigné président de la république lance par téléphone un appel désespéré à l’animateur de la radio La Luna, pour lui demander d’intervenir et l’aider à sortir du Ciespal. Pendant ce temps, les députés se cachent à l’intérieur du bâtiment dans les placards, sous les tables... A 19 heures, le nouveau président se terre toujours, on ne sait où, dans les sous-sols du Ciespal. Les manifestants continuent d’encercler le bâtiment, demandent la démission des députés et du nouveau président et appellent à la création d’assemblées populaires. A. Palacio demande l’aide de l’armée pour sortir du bâtiment. Après l’intervention de l’armée, il fait une déclaration télévisée vers 20 heures depuis le siège du ministère de la défense.

A Cuenca, à l’annonce de la fuite du président, les manifestants occupent après un bref affrontement le siège du gouvernement provincial dans le parc Calderon. Ils chassent le préfet et des représentants d’un parti d’opposition ; le préfet reçoit des pierres et des morceaux de bois sur l’avenue Bolivar et se réfugie dans la mairie, un représentant est blessé. Les slogans demandant le départ de l’ensemble des politiques s’intensifient. A 16 heures, une assemblée a lieu sur la place centrale et nomme un nouveau gouverneur.

21 avril : A 4 heures du matin, A. Palacio arrive au palais du Carondelet. Lors de son discours d’investiture, il promet de faire un référendum et une assemblée constituante pour réformer l’Etat.

22 avril : 200 personnes escrachent le représentant de l’ambassade du Brésil, où L. Gutierrez a trouvé refuge, et l’empêchent de sortir de sa résidence.

Dans les jours, les semaines et les mois suivants, des assemblées « populares » ou « barriales » se réunissent dans les rues de Quito.

 

3. « ¡ Fuera Todos ! » : de l’attaque des députés aux assemblées de rue

La nouveauté de l’insurrection de Quito réside dans l’intention supplémentaire que les « forajidos », puisqu’ils se sont ainsi nommés, ont donné au « ¡ Que se vayan todos ! » en le traduisant à l’impératif : « ¡ Fuera Todos ! » Cette mise à l’impératif n’a pas été qu’un ajustement de vocabulaire, elle s’est incarnée dans deux modes d’action : l’attaque des parlementaires et les assemblées de rues. Ces deux traits de l’insurrection que l’on doit considérer simultanément si l’on veut comprendre l’évènement sont la signature de la conversation singulière équatorienne. « ¡ Fuera Todos ! » : l’insurrection des « forajidos » est l’histoire de la tentative de réalisation de cette opinion et des difficultés rencontrées en chemin.

Sans qu’il n’entame la généralité du point de vue exprimé, il y a un contexte spécifique à l’émergence d’une critique radicale contre les partis politiques en Equateur. En effet, à la différence aussi bien de la destitution d’Abdala Bucaram en 1997 où les mobilisations furent initiées par des partis et des organisations sociales, dont la conaie, que du renversement de Jamil Mahuad en 2000 mené par une alliance d’organisations indigénistes, d’une coordination de mouvements sociaux et de cadres de l’armée, les journées d’avril 2005 sont le résultat du débordement généralisé des partis politiques, des syndicats et des ong par les individus. C’est la première fois depuis 1997 que les organisations indigénistes sont absentes d’une révolte. Début 2005, ceux qui auraient pu représenter une alternative gestionnaire au gouvernement sont discrédités par leur participation au gouvernement de L. Gutierrez. Ayant commencé son mandat en se présentant comme un simili-Chavez, le président Gutierrez le termine en s’alignant sur la politique antidrogue américaine et en appliquant à la lettre les recettes des négriers du fond monétaire international. Il se révèle un autocrate accompli menant une politique réactionnaire et clientéliste, avec un art consommé de la manipulation. C’est à l’occasion du vote par le parlement d’un projet du fmi prévoyant notamment l’augmentation de la durée hebdomadaire du travail de quarante à quarante-huit heures, que les membres du parti indigéniste Pachakutik finissent par sortir du gouvernement Gutierrez. Bien tardivement. Tout ce temps, les représentants indigénistes ont couru après les postes et les mandats. Ils sont désormais mis en cause dans de multiples affaires de corruption, de népotisme et de détournement de fonds. L. Gutierrez qui avec son seul parti, le parti de la société patriotique (PSP) n’a pas de majorité à l’assemblée, est tenu pour gouverner, de constituer des coalitions hétéroclites en ayant fréquemment recours, dès que le besoin s’en fait ressentir, à de nouvelles alliances et à l’achat de députés. Ainsi, se forme à l’assemblée un groupe de députés dits indépendants dont les membres sont des députés d’opposition achetés par la majorité moyennant l’octroi de postes dans la fonction publique ou d’argent. Au début du mois de décembre de l’année 2004, L. Gutierrez, après de complexes intrigues, réussit à former une majorité à l’assemblée composée de députés d’opposition convertis en indépendants, du parti rodolsiste équatorien (PRE) de l’ex-président Bucaram alors en exil, du parti gauchiste maoïste MPD et du parti de rénovation institutionnelle et d’action nationale (PRIAN) du roi de la banane, l’ex-président Alvaro Noboa. L’assemblée vote la destitution des 32 magistrats de la cour suprême, puis L. Gutierrez en nomme les nouveaux membres et fait élire un ami personnel de Bucaram au poste de président. La première décision de cette cour de justice bananière est de lever toutes les poursuites contre deux ex-présidents Bucaram et Noboa. Cette décision est perçue comme un dévoiement de la justice qui délégitime directement le président mais aussi l’ensemble des pouvoirs constitués qui ont, d’une manière ou d’une autre, laissé faire cette mascarade. Et cela d’autant que les deux personnages concernés ont été chassés par les précédentes révoltes. A l’assemblée nationale, les partis s’opposant à L. Gutierrez regroupés dans des coalitions contre nature tentent d’organiser sa destitution et réclament la dissolution de la cour suprême de justice. Chacune de leurs tentatives de vote à l’assemblée se soldera par un échec, grâce à l’achat de voix de députés d’opposition par le parti au gouvernement. Jamais le modus operandi de la classe politique n’avait été si crument exposé.

Comme en Argentine lors de la révolte de décembre 2001, l’insurrection des quiteños déborde l’encadrement des partis politiques, des syndicats et des ong, et développe ses propres moyens d’action en fonction de son but affiché : « ¡ Fuera Todos ! » Des milliers de résidents descendent à la nuit dans les rues pour taper sur des casseroles, chanter, faire la fête et attaquer l’Etat, sans qu’un groupe désigné ne coordonne le mouvement, sans qu’un parti n’élabore la doctrine du mouvement. Une coordination sans groupe organisé, un but commun sans parti en charge d’en construire le discours, autant d’accomplissements extraordinaires qui ne cesseront a posteriori d’interroger les commentateurs de l’université, traditionnellement partisans d’un indigénisme mâtiné de léninisme, et les journalistes, qui y répondront en occultant la révolte sur le moment et en la diffamant après coup. Dans la dynamique du « ¡ Que se vayan todos ! » équatorien, on peut distinguer quatre phases : l’émergence du « ¡ Lucio fuera ! » dans un débat avec les partis d’opposition ; le passage au « ¡ Fuera Todos ! » marqué par les « cacerolazos » et la rupture avec les partis politiques d’opposition ; la mise en œuvre inachevée du « ¡ Fuera Todos ! » avec l’attaque de l’assemblée, sa défaite, et ensuite la formation d’assemblées de rue.

1. Lors d’une phase préliminaire qui s’étale péniblement de janvier à avril 2005, les partis d’opposition font défiler de longs cortèges à Quito et Guayaquil pour protester contre le gouvernement et demander la dissolution de la cour suprême de justice. Le maire et le préfet de la région capitale décrètent l’organisation d’une assemblée de Quito par laquelle ils espèrent mobiliser et coordonner un plus grand nombre de personnes. A la fin du mois de mars, les premières tensions traversent l’assemblée de Quito, où les délibérations et les débats sont ouvertement manipulés par quelques politiciens. Les actions impulsées par l’assemblée ne font qu’accompagner les négociations à l’intérieur de l’assemblée nationale et sont subordonnées aux intérêts partisans des responsables locaux d’izquierda democratica (ID). Alors que la revendication principale de l’assemblée reste limitée à la dissolution de la cour suprême de justice, les opinions appelant au sein de l’assemblée à la démission du président se multiplient, sans qu’elles ne soient reprises par les représentants officiels. Du fait de divergences entre les partis d’opposition, la manifestation du 13 avril à l’appel de l’assemblée de Quito se divise en trois manifestations séparées, qui s’évitent et échouent à bloquer la capitale comme annoncé. Paradoxalement l’échec des partis à organiser une manifestation d’ampleur contre le gouvernement est le déclencheur de la révolte quiteña et de la rupture consommée des manifestants avec les partis politiques.

2. L’histoire de la première manifestation autoconvoquée du 13 avril 2005 est bien connue ; elle ouvre la phase du « ¡ Fuera Todos ! » En fin de journée, tandis que le président Gutierrez vient de faire des déclarations victorieuses où il se réjouit hâtivement de la faiblesse de ses opposants, une femme puis une autre lancent un appel sur la radio La Luna pour un rassemblement contre le gouvernement sur l’avenue de los Shyris à Quito. A 9 heures du soir, 5 000 personnes se retrouvent sur l’avenue, tapant sur des casseroles et appelant à la démission de Gutierrez. Dans les quartiers, les voisins manifestent aux cris de « ¡ Que se vayan todos, primero el dictador ! » ou « ¡ Fuera Todos ! », un petit groupe improvise un cacerolazo devant la résidence de L. Gutierrez. La manifestation spontanée du centre-ville devient une fête qui dure une bonne partie de la nuit, durant laquelle naissent les premières conversations de rues. Le lendemain, lors d’une conférence de presse, L. Gutierrez déclare que les manifestants ne sont qu’une bande de voyous, de « forajidos ». Le terme est immédiatement endossé par les manifestants qui s’en revendiquent sur les ondes de la radio La Luna. Le soir même, ils sont à nouveau 10 000 sur l’avenue à taper sur des casseroles, à chanter et crier des slogans contre le gouvernement et l’ensemble des politiciens ; au passage, ils conspuent les chaines de télévision qui ont occulté le mouvement de la veille. Aucun parti ne peut désormais récupérer la révolte. En quelques jours, la révolte est passée du « ¡ Fuera Lucio ! », une réclamation désormais partagée par les partis d’opposition, au « ¡ Fuera Todos ! » qui les concernent tous. Lorsque le 15 avril, Gutierrez propose de dissoudre la cour suprême de justice, il a au moins deux trains de retard, c’est sa démission que les manifestants exigent ainsi que celle de tous les députés. La proclamation de l’état d’urgence n’y change rien, au contraire. Dans la soirée 15 000 mandants font sonner les casseroles aux oreilles des mandataires. Durant ces manifestations qui durent une bonne partie de la nuit, les conversations entre voisins et entre manifestants se poursuivent. Le 16 avril, alors que le président a levé l’état d’urgence, les manifestants encerclent le palais national, siège de la présidence, et affrontent la police jusqu’à trois heures du matin. Le 17 avril, l’assemblée nationale vote finalement, après cinq mois de tergiversations, la dissolution de la cour suprême tandis que 10 000 personnes manifestent autour du bâtiment et réclament la démission de tous les députés, des magistrats et du président, puis amoncellent des poubelles devant l’assemblée nationale.

3. Ce même jour débute la troisième phase, celle de la mise en œuvre du « ¡ Fuera Todos ! ». Les premières assemblées indépendantes des partis politiques se forment ce jour-là dans les parcs et sur les places. Il en est ainsi de l’assemblée de la Floresta, « (...) en medio de todo el fulgor, o la emoción de los días de abril, recuerdo que cuando empezaron las movilizaciones, empezamos a salir a la esquina del barrio, a los dos días de las movilizaciones decidimos convocar a una reunión, y al tercer día decidimos declararnos en asamblea permanente », comme d’autres assemblées à Plaza Grande ou à Conocoto, entre autres. La mise en œuvre du « ¡ Fuera Todos ! » est engagée ; la conversation de l’insurrection quiteña a pris forme et elle a un but qui commence à se concrétiser. A l’antenne de la radio La Luna, les prises de paroles téléphoniques envisagent la formation d’un « cabildo general » où siègerait des délégués des assemblées de rues, une sorte d’assemblée générale qui pourrait se substituer au gouvernement. Cet exemple de discussion, parmi d’autres, révèle une certaine direction des débats et éclaire les raisons qui président à la formation des assemblées. Le but que visent les insurgés se situe désormais bien au-delà du simple renversement du président Gutierrez. En attendant, le « ¡ Fuera Todos ! » prend d’autres déterminations pratiques. Le 19 avril, 50 à 100 000 personnes mènent un assaut contre le siège de la présidence pour en déloger son occupant, assaut qui après de nombreuses heures d’affrontement avec des milliers de policiers se révèle infructueux, laissant un mort et près d’une centaine de blessés.

Cette défaite n’émousse pas la détermination des émeutiers qui réalisent le 20 avril ce qu’ils ont raté la veille. Mais il faut d’abord évoquer cet étonnant geste défensif qui procure aux « forajidos » un avantage stratégique déterminant lors de cette journée. Le 20 avril au petit matin, dans les faubourgs de Quito, aux entrées de la ville, les voisins érigent des barricades de pneus enflammés pour empêcher le passage de bus de partisans de L. Gutierrez venus de province. Ces barricades ont pour premier effet de bloquer entièrement la ville, empêchant toute action rapide de répression de l’armée ou de la police, et pour second effet, de provoquer la formation d’assemblées sur les barricades. Le 20 dans la matinée, le siège de l’assemblée nationale et le palais de la présidence sont encerclés par des dizaines de milliers manifestants qui affrontent la police, « ¡ Fuera Todos ! » En fin de matinée, les manifestants occupent brièvement l’assemblée nationale, déserte, qui est saccagée, « ¡ Fuera Todos ! » Un groupe de soixante députés à la recherche d’un lieu de réunion se regroupent finalement dans le bâtiment du Ciespal, donnant lieu à une séquence mémorable dont le déroulement et les interprétations sont données dans un article savoureux intitulé « Lo que paso en Ciespal ». Alors qu’ils votent la destitution de L. Gutierrez et nomment son vice-président président selon un rituel de restauration démocratique où les gestes, la pompe et les symboles importent plus que tout, car l’objectif est de faire croire que quelque chose se passe, les manifestants incendient le ministère des affaires sociales après des affrontements avec les partisans de L. Gutierrez et les policiers, « ¡ Fuera Todos ! » L’ex-président s’enfuit en hélicoptère du palais présidentiel, « ¡ Fuera Todos ! » Le Ciespal est immédiatement encerclé par des manifestants qui réclament la démission de tous les députés et du nouveau président ; celui-ci est caillassé alors qu’il tente de s’adresser à la foule depuis un balcon, « ¡ Fuera Todos ! » Revenant victorieux de l’attaque du ministère des affaires sociales, des insurgés qui veulent « sacar a todos, que no quede ni uno », « quemarles como quemamos el Ministerio », prennent d’assaut le Ciespal en brisant portes et fenêtres. « Quienes entraron al edificio de Ciespal querían emprender una depuracion, sanear al pais de los politicos corruptos, y querían comenzar, precisamente, con la renuncia de todos los diputados. » Les bureaux du Ciespal sont pillés mais surtout des groupes passent de bureaux en bureaux à la recherche de députés. Sept députés sont tabassés dont un est presque jeté par une fenêtre du deuxième étage. A l’extérieur, un groupe de manifestants s’égosille en criant non à la violence, non à la violence. L’animateur de la radio La Luna, Paco Velasco, qui entretemps a reçu un coup de fil paniqué d'A. Palacio dénonce à l’antenne de prétendus « infiltrés » qui font usage de la violence et qui selon lui ne sont pas de vrais « forajidos » ; la petite crapule y gagnera un poste de ministre. Les sentiments des manifestants sur ce qu’il convient de faire sont partagés, beaucoup arrivent pour faire cesser les violences et empêchent tout acte décisif ; ils le regretteront ensuite, mais ce sera trop tard, l’occasion sera passée. Pendant ce temps, le nouveau président continue de se terrer dans les sous-sols, il y restera jusqu’en fin de journée, quand il sera évacué par des militaires. A huit heures du soir, A. Palacio lit un communiqué télévisé depuis le siège du commandement de l’armée. C’est le premier échec du « ¡ Fuera Todos ! », un échec dû en partie à l’indécision des insurgés et à la propagande non violente qui a divisé le mouvement. On pourrait penser que la cause disparaissant, l’effet ne pouvait se maintenir. C’est pourtant  à ce moment là qu’une nouvelle page du « ¡ Fuera Todos ! » s’ouvre.

Avant d’ouvrir cette nouvelle page, je voudrais faire un sort à deux calomnies fréquentes sur l’insurrection de Quito. La première, colportée par les journalistes et le gouvernement pendant la révolte et par certains commentateurs gauchiste après, voudrait que l’insurrection de Quito soit le fait de personnes de la classe moyenne. C’est un argument par lequel le président se présentait comme le porte-parole des indigènes face à une révolte de la ploutocratie de la capitale ; et qui a eu peu de succès. S’il est vrai que ce mouvement s’est uniquement développé dans la capitale ce qui constitue une limite importante au débat, contredisant l’image d’une classe moyenne en révolte la plupart des commentateurs ont souligné la diversité des manifestants (et de leur présumé appartenance de classe) dans les trois derniers jours de la révolte. Ainsi de nombreux supporters de football étant présents dans l’attaque du Ciespal, dont certains criaient « non à la violence » pour débusquer plus facilement les députés qu’ils tabassaient. Enfin j’ajoute que, pour le laboratoire des frondeurs, l’appartenance à la dite classe sociale n’a aucun espèce d’intérêt pour la compréhension des révoltes, puisque dans l’histoire les individus sont divisés en deux : les pauvres modernes, englués dans la vie quotidienne subissant le joug de l’information dominante, de l’Etat et des marchandises, et les gueux qui sont ce que deviennent les pauvres modernes lorsqu’ils s’émeuvent, s’attaquent à la misère de leur vie et font pratiquement l’histoire.

La seconde calomnie propagée par les journalistes discrédite les actes de vandalisme et les attaques ad hominem commis par les manifestants le 20 avril. Les journalistes tentent de conjurer la violence des actes des manifestants par un déferlement de discours merdiatiques qui prétend distinguer le légitime et l’illégitime. Ce traitement moral de la violence se focalise sur l’invention journalistique, l’usage et la répétition du terme d’infiltrés. A travers lui, il s’agit de séparer les vrais « forajidos » qui mènent une protestation légitime contre les députés et les politiques, sans destructions ni coups, des autres individus qui ont recours à ces moyens illégitimes, les infiltrés. Les infiltrés sont présentés comme des êtres qui font parti de la masse ou la horde (la « turba »), qualifiés d’irrationnels car poussés aveuglément par leurs passions, de marginaux et fréquemment de drogués. Dans la lecture journalistique de l’évènement, les « forajidos » parce qu’ils expriment une indignation légitime contre la classe politique ne peuvent être conçus comme violents ; donc les « forajidos » violents ne sont pas des « forajidos ». Ainsi, l’action de ceux qui ont recours à la violence n’a rien de politique ; ce sont des infiltrés, envoyés et manipulés par d’autres. Le syllogisme est bien connu des journalistes et des gouvernants et du laboratoire des frondeurs, son dogme est l’illégitimité de la violence et sa clé de fonctionnement est la séparation entre les bons et les mauvais insurgés. Il a depuis été maintes fois utilisé contre les insurrections tunisiennes et égyptiennes de 2011.

4. A peine le président Gutierrez est-il déposé que des assemblées se forment au coin des rues, dans les parcs et sur les places de Quito. Personne n’accorde le moindre crédit à A. Palacio, aussi les insurgés cherchent les moyens d’un dépassement du « ¡ Fuera Todos ! » Le surgissement des assemblées révèle d’une part, le fait que le débat du « ¡ Fuera Todos ! » n’est pas réductible strictement à une position anti-parti, sur laquelle s’organisera bien plus tard la récupération du mouvement et l’élection en novembre 2006 de Raphael Correa. D’autre part, la création des assemblées donne un contenu positif à la critique de la délégation de la parole dans les démocraties parlementaires ; des individus reprennent la parole et explorent au sein d’assemblées de rue la richesse des conversations.

Parmi les multiples formes d’assemblées qui se créent alors à Quito dont certaines ne sont que des réactivations ou des scissions d’assemblées anciennes et ont des visées électoralistes, des assemblées dites « barriales » ou « populares » apparaissent après le 20 avril. Elles vont rester des énigmes pour les étatologues sociaux qui, se réclamant d’une prétendue science de la société, voient se côtoyer dans les assemblées deux natures radicalement distinctes. Avec d’un côté, des assemblées de voisins où « el mandato hacia el nuevo Presidente es menos importante que el proceso mismo (…), dentro de este marco surgen espontáneamente formas rotativas de vocería de coordinación, » où l’on prend soin prioritairement de l’échange de parole, où il n’y a pas de hiérarchie entre les participants et où la coordination de l’assemblée est tournante, dans une fidélité au « ¡ Fuera Todos ! » Et de l’autre côté, des assemblées composés de militants où « se plantea como principal objetivo generar una influencia en el nuevo gobierno, determinar su agenda » mais « en este intento se olvidan de la crítica a las formas tradicionales de hacer política, su principal motivación es construir un mandato y legitimarse frente a la sociedad, » où l’on cherche à avoir une influence sur le gouvernement et à fabriquer de nouveaux mandats dans une trahison complète de la critique du « ¡ Fuera Todos ! » On peut citer dans ce second cas de figure, l’assemblée de la Salesiana, l’assemblée de femmes de Quito, et différents groupes de militants, tels que le Colectivo Democracia Ahora ou Ruptura-25, qui vont se former ou se reformer sur cette période. En fait, seule la première forme d’assemblée constitue une nouveauté intéressante, mais les deux formes d’assemblées décrites par les gauchistes traduisent bien la schizophrénie et les limites de la pensée politique de l’époque.

On n’a pas d’estimations sur le nombre d’assemblées « barriales » ou « populares » qui se créent alors à Quito. L’assemblée du parc Italia est l’une d’entre elles, elle s’est constituée à la chute de L. Gutierrez autour d’un groupe de voisins qui se sont retrouvés dans la rue tout au long des « cacerolazos » et des affrontements : « nos juntábamos para las movilizaciones, elaborábamos consignas, pancartas, también nos tocó enfrentar la brutal represión, y una vez que cayo Gutiérrez, nos preguntamos ¿y ahora qué? » Cette assemblée qui a regroupé initialement deux cents à trois cents personnes se revendique comme la plupart des assemblées de rues qui se formées alors, d’un principe d’horizontalité. Elle est horizontale dans son fonctionnement, car elle est dotée de règles minimales qui assurent les tours de parole, et elle est anti-hiérarchique dans le sens où il n’y a pas de hiérarchie entre les membres de l’assemblée, l’organisation même des débats au sein de l’assemblée étant tournante. Dans les assemblées « barriales » ou « populares », le principe d’horizontalité reproduit dans la langue de l’organisation, le fonctionnement de la conversation caractérisé par l’échange permanent des positions entre locuteurs et auditeurs. Ces principes simples permettent de cultiver une conversation, et d’engager l’exploration et la fabrication un but commun. Jusque dans leurs principes, les assemblées quiteñas suivent un modèle similaire à celui des assemblées argentines de 2001-2002, précédemment décrit dans Les conversations singulières. Ces assemblées fonctionneront pendant quelques semaines voire plusieurs mois.

Il est extrêmement difficile de rendre compte du débat des assemblées parce que les traces en sont peu nombreuses, et que ce débat est resté fragmenté, éclaté en autant débats qu’il y a eu d’assemblées. Toutes ces précautions prises, on peut y discerner trois domaines plus ou moins perméables les uns aux autres.

Le premier est une critique radicale de la délégation selon laquelle s’organisent les gouvernements des démocraties libéralo-parlementaires. Il s’agit de rechercher à partir de l’expérience des assemblées de rues, un mode de représentation ou d’exercice du pouvoir capable de se substituer à la délégation classique. Qu’on appelle cela démocratie directe ou que l’on parle d’assemblées de base, on cherche à définir l’assemblée comme le lieu de l’exercice d’un pouvoir. Cette préoccupation qui a été beaucoup plus forte dans le mouvement équatorien que dans le mouvement argentin de 2001-2002 préfigure par son incompréhension de la nature profonde des assemblées de rue, la mise en place de l’assemblée constituante en 2007, évidemment sans intérêt. C’est un contresens sur la nature des assemblées qui sont, non pas des lieux où l’on tente de fabriquer un pouvoir qui serait basé sur une représentation territoriale, mais une instance de la conversation orientée vers un but. Ces assemblées-là ne prétendent représenter ni qui que ce soit ni quoi que ce soit, elles sont la concrétisation d’une conversation singulière, elles incarnent un mouvement de la pensée à la recherche d’une vérification pratique.

La seconde catégorie des contenus repérés dans les conversations en assemblée est un florilège de poncifs gauchistes : contre les politiques néolibérales, contre l’impérialisme américain, contre la banque mondiale et le fmi… Cette démarche stérile portée par des militants à l’intérieur des assemblées reprend et répète les slogans des partis politiques sans aucun autre horizon. Là, se structure une dispute dont la seule finalité est l’encadrement des révoltes et l’alternance des gestionnaires au gouvernement de l’Etat.

Le troisième domaine de débat est une conséquence de la libération de la parole individuelle. Dans les assemblées de rues, les individus prennent la parole en leur nom propre à partir de leur expérience ; et toute la pensée qui s’exprime et se met en mouvement dans la conversation est comme entachée de l’expérience quotidienne dont les individus tentent collectivement de sortir. Car la conversation des assemblées se développe dans une rupture avec la vie quotidienne. C’est une exploration débridée de la pensée commune, où s’expriment toutes sortes de préoccupations des individus. Parfois, des enjeux quotidiens en rapport avec le quartier et les conditions de vie refont surface dans les discussions, ce que les gauchistes condamnent en regrettant que les « revendications politiques passent au second plan » (je souligne) et préfèrent pour cela les assemblées de militants aux assemblées de quartier. Or l’assemblée de quartier, c’est la conversation fouillant les pensées et recherchant ses buts à travers les filets de l’existence quotidienne et à travers la critique de ce qui la soutient. La délégation de la parole, bien plus qu’une délégation, est une véritable dépossession de la parole, le consentement à une mutilation de la pensée qui vide le reste de l’existence. Ce sont ces deux critiques tenues simultanément qui fondent l’unité de la parole de l’individu et la possibilité de la conversation quiteña.

C’est sur une voie étroite bordée de gouffres que la conversation quiteña chemine. Elle est toujours menacée d’anéantissement. D’un côté, le repli sur la vie quotidienne et l’enfermement dans les problèmes liés au quartier menace constamment de réduire la conversation au sein de l’assemblée à un débat gestionnaire. De l’autre, l’adhésion insidieuse au discours prémâché de la représentation politique, le recours au discours dépossédant de la parole déléguée - le parler par l’autre qui parle pour nous où l’individu se perd - signent l’arrêt de la conversation. A l’inverse des assemblées argentines qui ont connu un repli progressif sur leur quartier en organisant des cantines ou des magasins collectifs, les assemblées quiteñas ont gardé tout au long de leur existence un contenu critique de la délégation politique. C’est d’ailleurs cette recherche urgente d’une solution de substitution à la délégation parlementaire qui caractérise le mieux le mouvement des assemblées de Quito, et en constitue la principale limite.

Si l’écueil d’un repli de la conversation sur la gestion quotidienne a été évitée par les assemblées, l’urgence et la recherche d’une substitution à la délégation de la parole ont limité la critique de l’Etat, détourné la conversation de l’exploration des buts et, in fine, ouvert la voie à une récupération politicienne du « ¡ Fuera Todos ! » Après l’explosion du 20 avril, en quelques semaines, en quelques mois, la conversation quiteña va petit à petit mourir d’épuisement. Sans relais du côté de la négativité, sans nouvelle attaque contre les gouvernants, elle se trouve isolée de la vérification pratique, comme un front avancé coupé de ses bases-arrières. Dans le même temps, les assemblées subissent une occultation de la presse, leur action se déroule en dehors de l’horizon de visibilité médiatique. C’est au final comme si le passage des assemblées avait été soigneusement effacé. En recherche de publicité pour leurs débats, les assemblées produisent pourtant en grande quantité des « pliegos interminables de peticiones y exigencias », qui apparaissent aujourd’hui comme le résultat d’une agitation vaine et panique pour sortir d’un isolement qui les engloutissait.

Les assemblées et le « ¡ Fuera Todos ! » lui-même vont alors subir des récupérations multiples. Une interprétation falsifiée du « ¡ Fuera Todos ! » où ce slogan est réduit à une position anti-parti et où le mouvement de la conversation est nié, finira par entrer au gogovernement. Aux premiers temps de la récupération, le président Palacio fait appel à une participation des citoyens pour élaborer une nouvelle constitution. Un « système de concertation citoyenne » mis en place de juin à août 2005 mobilise certaines assemblées encore en activité. Quelques mois plus tard, alors qu’A. Palacio sans majorité au parlement est en grande difficulté, il fait de nouveau appel aux assemblées pour mettre en place une assemblée constituante. Certaines assemblées sont alors réactivées et élaborent des propositions de réforme, mais la tentative échoue face au blocage des partis politiques.

La récupération et la mise en ordre des partisans du « ¡ Fuera Todos ! » par la gauche ont lieu pendant la mobilisation contre un traité de libre commerce auquel A. Palacio veut faire adhérer l’Equateur, en mars 2006. Outre les longs défilés, ce non-évènement voit un certain Raphael Correa, alors ministre de l’économie, démissionner bruyamment du gouvernement pour signifier son désaccord. A la tête d’un minuscule parti, il est élu le 26 novembre 2006 au terme d’une campagne électorale où il répète ceinture à la main qu’il va « les foutre dehors » [les politiciens]. Dénonçant la partidocratie, il récupère dans une mise en scène grotesque le « ¡ Fuera Todos ! » du mouvement d’avril 2005. Une fois élu, le candidat du « Fuera todos sauf moi et les miens » décrète l’organisation d’une assemblée constituante pour réformer l’Etat. Il profite alors de l’élection en septembre 2007 des délégués à l’assemblée constituante pour se débarrasser des députés et des partis traditionnels et installer à leur place des représentants de son parti Alianza Pais, désormais majoritaire. C’est le dernier moment visible de la récupération du « ¡ Fuera Todos ! » quiteño. On peut y lire aussi deux ans après, l’écho falsifié, lointain, travesti, mais un écho tout de même, des débats de la conversation quiteña d’avril 2005, toujours ouverts.

 

(Laboratoire des frondeurs, avril 2013)

Dossier de référence :

05 04 13    Quito            05 EQU 1