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Les insurrections de la Bolivie de 2003 et 2005

 

 

Tamisée par l’information dominante, la Bolivie apparaît comme un Etat où dominent le folklore indigéniste et une rhétorique du besoin toute entière contenue dans deux expressions qui ont fait mouche dans la pensée gauchiste, la « guerre de l’eau » et la « guerre du gaz ». Synthèse de ces deux récupérations, Evo Morales, indigène et gauchiste, se présente comme le président d’une multitude d’indiens muets dont les raisons d’agir s’ancrent dans le déterminisme culturel de la communauté aymara. Cette fable est fabriquée et propagée par l’information dominante : la surexposition du ponchoprésident en contrepoint d’une masse informe de révoltés occulte la fulgurance de deux insurrections et la richesse d’un débat qui se poursuit, où des insurgés s’attaquant à un ordre marchand et étatique osent sonder leurs pensées les plus profondes.

L’insurrection d’octobre 2003 qui couronne un vaste mouvement de coupures de routes, prolonge le débat entamé en février. Là, sans prévenir, deux jours d’émeute majeure et de pillages massifs à La Paz et à El Alto avaient provoqué la fuite temporaire du président et la démission du gouvernement. Ces pillages ne se reproduiront pas : ce sont les émeutiers qui se manifestent alors sans possibilité de récupération par un quelconque parti. La dispute reprend les 11, 12 et 13 octobre, quand les insurgés chassent la police d’El Alto et de La Paz après des affrontements acharnés. Dans les rues, des barricades sont érigées et permettent l’ouverture d’un débat profond dont on ne sait quasiment rien. Seule transparait pour nous, la récupération d’éventuelles assemblées de rues par des juntas vecinales qui y puisent, après avoir été complètement débordées, une nouvelle légitimité. Malgré la forte répression par l’armée, les insurgés acculent les soldats autour du palais du gouvernement que le Président Gonzalo Sanchez de Lozada, en fille de l’air, finit par quitter. Ce départ précipité sauve la forme étatique et permet à ce qui reste des organisations politiques, sociales et syndicales de se ranger définitivement du côté de l’Etat et d’appeler à la fin de la révolte. Evo Morales en voyage diplomatique en Suisse durant l’insurrection, revient alors, soutient la désignation du vice-président Carlos Mesa en président, et demande in extremis, le 17 octobre, la levée des barricades et des coupures de routes. Quatre jours sont nécessaires à ce qui reste des syndicats ouvriers, mineurs et cocaleros pour stopper les coupures de routes et aux juntas vecinales pour se poser en organes de gestion incontournables dans les villes.

L’insurrection de 2005 débute à La Paz où la ville est une nouvelle fois prise par les gueux puis se prolonge à Sucre où le parlement s’est déplacé pour désigner le nouveau président après la démission de Carlos Mesa. Là, les députés tremblants de peur sous les cris furieux des insurgés semblables au « Que se vayan todos » argentin, désignent un homme de paille en attendant les élections présidentielles qui feront du movimiento al socialismo, parti politique de Evo Morales, le parti majoritaire. Ainsi, les récupérateurs de la révolte de 2003, jusque là opposants officiels du gouvernement, endossent sous la charge des insurgés de 2005, le rôle de représentants officiels du gouvernement. L’émeute de Sucre en octobre 2007, quatre ans après l’insurrection de La Paz qui avait chassé Sanchez de Lozada et deux ans après celle qui avait chassé Carlos Mesa, approfondit l’argument : la critique de l’assemblée constituante qui réunit les plus belles crapules de la gauche bolivienne, prouve s’il était encore besoin que le renouvellement des laquais de l’Etat et de leurs organisations n’a pas plus de poids qu’un souffle d’air.

Le négatif opérant, le rythme de division des récupérateurs s’accélère, la structure d’encadrement se divise et se complexifie. Evo Morales, officiellement président depuis janvier 2006, et son parti ne gouvernent pas seuls. Ceux qui le soutiennent sont les récupérateurs de l’insurrection de 2003 et ceux de l’insurrection de 2005 regroupés dans des alliances instables. Pour pouvoir gouverner, Evo Morales crée une extériorité opposée à son gouvernement qui en assure l’unité : la demi-lune émerge alors dans la géographie de l’Etat et de l’information dominante et avec elle, la figure du bolivien blanc et raciste. Opposants et alliés de Morales s’engouffrent dans la polémique qui leur permet de calomnier et d’occulter les émeutes majeures de Huanuni en 2006, de Sucre et de Cochabamba en 2007. Bien qu’aucune émeute d’ampleur ne viennent plus secouer la capitale depuis 2005, chaque évènement négatif a pour résultat une nouvelle division des récupérateurs : les syndicats de mineurs après Huanuni, les syndicats cocaleros après Cochabamba, les organisations sociales et les partis politiques après Sucre, ne sortent pas indemnes des critiques assénées par les émeutiers. Sous la mise en scène moralesque d’une guerre civile entre blancs et indigènes, le débat continue. Il convient désormais d’en saisir le contenu.

 

1. Naissance et généralisation d’une pratique, la coupure de route

La coupure de route émerge en Bolivie à la fin des années 1980 comme un moyen d’action contre les gouvernements, développé par diverses organisations de paysans cultivateurs de coca du Chaparé et de Los Yungas. En coupant les routes, les producteurs de coca s’opposent localement à l’avancée de soldats venus détruire leurs parcelles de coca. Les politiques successives d’éradication de la production de coca considérée comme illégale par les gouvernants, sont assorties d’une militarisation des zones de production. Parallèlement, de fortes migrations internes ont pour résultat l’augmentation du nombre de paysans cocaleros. A partir de mai 1987, l’application de la « ley 1008 » qui définit des secteurs de production de coca autorisée (Los Yungas) et des secteurs « en transition » (Chaparé) provoque la multiplication des coupures de routes et des affrontements. Dans le courant des années 1990, les producteurs de coca s’organisent dans des syndicats locaux eux-mêmes structurés dans des fédérations, et la coupure de route devient pour eux un moyen de revendication systématique. Sa pratique empêche la circulation des marchandises, des personnes et bien sûr des militaires, sur des périodes beaucoup plus longues que par le passé et des étendues géographiques parfois importantes.

Les « blocages paysans se matérialisent d’une façon différente des barricades ouvrières classiques. Alors que celles-ci sont des fortifications plus ou moins compactes derrière lesquelles les manifestants se retranchent pour les défendre (sur le mode militaire), les blocages paysans sont des tapis de pierres étendus sur la route, sur une longueur qui peut atteindre 500 mètres. Il en résulte qu’il n’existe pas un lieu à défendre mais toute une surface qui ne nécessite pas la présence de gens pour être effective. Les paysans se dispersent sur les collines des alentours depuis lesquelles, grâce aux avantages que leur offre le terrain, ils harcèlent les corps répressifs pour compliquer leur progression, sans leur offrir de point de résistance unique. […] le tapis de pierres est, en soi-même, un mécanisme qui oblige les forces répressives à travailler durement et longtemps pour le dégager. Pendant ce temps, les rebelles disposent un autre tapis de pierres ailleurs, affaiblissant ainsi les forces étatiques. A l’occasion, ils lèvent des barricades intégrant le dispositif de blocage, comme composante venant renforcer le tapis de pierres. »  Voilà ce que sont, si l’on fait abstraction de la vulgate mécaniste de Zibechi, les coupures de route en Bolivie, à la fois blocages de la circulation par des objets déposés sur les voies et piquets gardant des barricades. Ces deux pratiques apparaissent de façon complémentaire et nécessitent une organisation importante des individus. Les piquets sont fréquemment l’occasion d’affrontements avec la police et peuvent se prolonger en émeute urbaine. La coupure de route en Bolivie a d’abord un caractère défensif ; elle vise à maintenir l’arrêt de la circulation des personnes et des marchandises. Mais en épuisant l’ennemi par une paralysie des échanges et des institutions parfois de longue durée, un mouvement de coupures de routes peut contribuer à une offensive plus radicale.

L’année 2000 marque une rupture dans la pratique des coupures de routes. Jusque là intégrées à des revendications corporatistes cocaleras, la coupure de route n’a pas ouvert sur des vérifications pratiques plus larges, l’objectif d’une coupure de route étant entièrement contenu dans son maintien. A partir du mois d’avril 2000, de vastes mouvements de coupures de route simultanées émergent sur des territoires géographiques très étendus, et s’articulent avec des émeutes. A Cochabamba, une manifestation contre un projet de privatisation de l’eau se régénère en affrontement et en émeute du 11 au 14 janvier 2000 ; de nouvelles manifestations à l’appel d’une Coordination de défense de l’eau et de la vie qui regroupe organisations de paysans et citadins se transforment en émeute du 4 au 5 février. Pour la première fois, l’émeute est soutenue par des piquets de routes sur lesquels les affrontements sont nombreux, et qui coupent la ville du reste du département. Cette articulation se poursuit lors de la grève générale du 4 au 9 avril : en dehors de la ville, les coupures de routes paralysent totalement le département de Cochabamba et laissent le champ libre aux émeutiers. Des bâtiments publics et la place centrale sont occupés nuit et jour par les manifestants. Des barricades sont érigées en centre ville. Le 8 avril, le gouvernement décrète l’Etat de siège pour cinq jours ; l’armée est déployée à Cochabamba, ville et département. Face aux affrontements et aux saccages qui redoublent, policiers et soldats se retirent. Pour la première fois depuis des décennies en Bolivie, une ville est prise par des émeutiers. Ces journées d’émeutes apparaissent dans l’information dominante sous l’appellation calomnieuse de « guerre de l’eau ». Les coupures de routes ont créé une suspension de l’ordre étatique et marchand, qui est déjà une forme de subversion de l’ordre dominant, que l’émeute urbaine est venue trancher de manière offensive. En avril 2000 toujours, lors de protestations contre la loi des eaux, à Achacachi dans le département de La Paz, émeute et coupures de route se fécondent à nouveau de belle manière. A la suite d’un important mouvement de coupures de routes, la population d’Achacachi se soulève le 9 avril malgré l’état de siège après « l’invasion d’Achacachi par deux mille soldats du groupe antiaérien d’artillerie, venus en camion pour occuper la ville et les communautés voisines. Deux jeunes sont tués par les militaires et la population répond en affrontant l’armée, tuant un capitaine et détruisant la préfecture (municipalité), les bureaux de la police et la prison, et libérant les prisonniers ».  L’articulation entre émeute et coupures de routes témoigne de la communication entre les révoltés : l’émeute urbaine développe le débat amorcé par les coupeurs de routes ruraux ; le maintien des coupures de routes pendant l’émeute soutient la révolte urbaine.

Dans les coupures de routes, « le système de tours de garde et de rotations pour assurer les blocages est largement utilisé, et les décisions se prennent par le biais de cabildos et d’assemblées. » Si l’on en croit le multitudineux Zibechi, les coupures de routes s’appuient sur des assemblées où sont prises les décisions de façon collective. Ces assemblées sont faites pour organiser les coupures et on ne sait pas si on y débat des buts de la révolte. On ne sait pas comment elles fonctionnent, qui y prend la parole, de quoi on y débat. Seule certitude, les journalistes n’y sont pas admis ce qui dénote une critique de l’information dominante dans ces assemblées. Aucun chef ne semble se détacher, aucun porte-parole non plus, mais les organisations gestionnaires de village ou de quartier ne sont jamais loin. La coordination entre les coupures de routes fait l’objet des spéculations les plus fantaisistes, notamment dans la version qu’en donne la crapule Alvaro Garcia Linera. Les radios communautaires semblent jouer un rôle important dans la coordination des coupures de routes entre elles, mais aussi au sein des coupures de routes pour organiser la rotation des personnes sur les barrages. Mais comment dans un mouvement de coupures de routes, les assemblées communiquent entre elles ? Y a-t-il des coordinations et des porte-parole ? Une chose est sûre, sans lien avec l’émeute, les coupures de routes sont susceptibles d’être encadrées par des organisations gestionnaires. Ainsi, le blocus de La Paz du 25 septembre au 13 octobre 2000 organisé par les syndicats de cocaleros du Chaparé et de Los Yungas, voit plusieurs milliers de personnes installer des coupures de routes dans sept des neuf départements de la Bolivie, lors d’une mobilisation d’une ampleur inédite. Tous les accès à la capitale sont coupés pendant plusieurs jours. Mais le mouvement s’arrête brutalement après la signature d’un accord entre le gouvernement et les syndicats de cocaleros qui a pour effet direct la brusque levée des barrages, résultat de l’encadrement du mouvement de coupures de routes par des organisations syndicales. C’est pourtant la convergence d’un vaste mouvement de coupures de routes avec les soulèvements urbains de El Alto et de La Paz, qui aboutira en octobre 2003, à l’une des plus belles insurrections de la période.

 

2. Les deux insurrections de septembre-octobre 2003 et de mai 2005

Prémices en janvier-février 2003

De janvier 2000 à décembre 2002, les syndicats cocaleros se structurent en confédération, dirigée par Evo Morales, qui prend également la tête du Movimiento al socialismo (Mas) qui s’impose rapidement comme le principal et le seul parti d’opposition. Mais le fossé entre ces nouveaux porte-parole déguisés en indiens et les gueux se creuse progressivement. Invisible à la fin de l’année 2002 où les évènements négatifs sont très localisés comme lors de l’émeute locale de Sacaba en 2002, ce fossé se révèle précipice en 2003. Au début du mois de janvier 2003, la fédération des syndicats de cocaleros annonce une grève générale et érige des barrages sur les routes allant de Cochabamba vers La Paz à l’ouest et en direction de Santa Cruz à l’est. Leurs revendications sont rapidement étoffées par celles d’autres corporations. Le 13 janvier, les retraités démarrent une marche vers La Paz qui se termine par une grande manifestation le 17. Les étudiants le 14 janvier, les mineurs le 21, participent aux barrages, aux manifestations et aux marches vers La Paz. Les coupures de routes se généralisent dans plusieurs régions et les affrontements sont meurtriers : 4 morts le 14 janvier à Paratoni,  Cayarani, Aguire et Sinahota, 1 mort le 18 janvier dans un affrontement entre 1 500 mineurs et l’armée, et 1 mort supplémentaire le 29 à Caranavi. Le 3 février, 100 000 enseignants se mettent en grève et réclament une augmentation des salaires. C’est dans ce contexte de multiplication de coupures de routes dans plusieurs départements, de multiples appels à la grève et de manifestations à La Paz, que six jours plus tard, le président Gonzalo Sánchez de Lozada annonce dans une allocution télévisée qu’à la demande du FMI, des mesures fiscales seront prises dans le secteur public : gel des salaires, diminution des dépenses publiques et création d’un impôt supplémentaire retenu sur le salaire des fonctionnaires. Le 11 février plusieurs régiments de policiers se mutinent contre les mesures annoncées. L’armée ne se range pas du côté des policiers et reste aux ordres du gouvernement. Le 12 février, la quasi-totalité des policiers sont en grève. Le ministre de l’intérieur déclare « nous avons comme principe de ne pas négocier sous la pression ». En fait de pression, ce sont littéralement des bâtons de dynamite qui lui explosent à la figure, et des balles qui sifflent à ses oreilles. Ce 12 février, le triste sire n’a pas prévu la bonne humeur de quelques lycéens qui, parvenus aux portes du bien nommé palais Quemado où se réunit le gouvernement, l’attaquent à coup de pierres. De nombreuses manifestations ayant cours à La Paz ce jour-là convergent vers la Place Murillo, dont une manifestation de policiers grévistes. Lorsque les étudiants commencent à caillasser la présidence, les soldats postés à l’intérieur du palais tirent des gaz lacrymogènes et des balles réelles et repoussent l’assaut des manifestants. Mais les  policiers ripostent à armes égales. La fusillade se solde par 19 morts, dont 14 en uniformes. Le président quitte le palais déguisé et caché dans une ambulance. C’est le signal de deux jours d’émeute majeure dans la capitale, prologue de l’insurrection d’octobre. Les locaux de la vice-présidence, les ministères du travail et du développement durable, la poste, les sièges de partis politiques sont attaqués et pillés. Cinq chaînes de télévision sont empêchées d’émettre par les manifestants. L’émeute se propage à El Alto, ville jumelle de La Paz, où elle se double de l’ivresse du pillage de la cervecería national boliviana. L’armée tire sur les émeutiers depuis des hélicoptères, faisant 4 morts. A Cochabamba et à Santa Cruz aussi on s’émeut par des pillages et des affrontements. Le lendemain, 13 février, S. Gonzalez de Lozada retire l’impuestazo. « Démissionner ou mourir, voilà tes options » scandent alors les émeutiers. Et malgré l’appel à la grève générale lancé par tous les syndicamerdes, qui sont complètement dépassés par la révolte, les pillages se répandent dans La Paz et El Alto ; des banques, ce qui reste du ministère du développement durable et une douzaine de bâtiments publics, des commerces, les entrepôts des douanes sont pillés. Les usines Coca-Cola et Pepsi-Cola à El Alto sont attaquées et incendiées, tout comme la mairie. Les affrontements se multiplient. Dans le Chaparé, les combats contre l’armée sur les barrages sont également très nombreux. Le 14 février, la capitale et son département sont en état de siège. L’armée est déployée partout. Les affrontements des deux précédents jours ont provoqué la mort de 22 personnes à La Paz, 6 à El Alto, 5 dans le Chaparé et plus de 200 blessés. Alors que le mouvement était au début du mois de février éclaté en de multiples barrages, manifestations et autres rassemblements répondant à une liste de slogans corporatistes, il trouve finalement son unité dans la révolte, les pillages et les incendies. Il faudra trois jours aux syndicats pour oser se présenter à la tête de cortèges, cette fois sous contrôle policier, dans les rues de La Paz. La grève générale du 18 février est cependant peu suivie. Le gouvernement appuie la reprise en main syndicale en démissionnant, sauvant ainsi la tête du président Sanchez de Lozada. L’information dominante se réfugie alors dans sa traditionnelle critique des cocaleros mais cette fois pour occulter des pillages qui marquent l’entrée dans une critique beaucoup plus radicale de l’Etat et des marchandises. Pour les gestionnaires, les revendications cocaleras, même agrémentées de barrages de routes, sont nettement préférables à des pillages dont ils ne connaissent pas l’origine mais mesurent bien la portée négative. Rapidement donc, les propos dans l’information dominante se focalisent sur le Tropique de Cochabamba ; un nouveau gouvernement est nommé sans grand changement.

 Insurrection de septembre-octobre 2003

Les mois qui suivent les pillages de février 2003 continuent d’être marqués par des coupures de routes et des affrontements localisés autour de revendications diverses : contre la privatisation de l’eau municipale à Tiquipaya, pour l’amélioration des routes à Santa Rosa del Sara. L’annonce par le gouvernement d’un projet d’exportation du gaz vers les Etats-Unis par le Chili apparait comme un nouvel acte de mépris, et alors que la majorité des habitations n’a aucun accès au gaz, donne un nouveau prétexte à s’émouvoir. Tout comme en janvier 2003, dès le 8 septembre, la colère s’exprime dans une nuée de revendications corporatistes, venant des mineurs, des bouchers, des retraités, des enseignants, des paysans, toutes adressées à l’Etat bolivien ; coupures de routes, marches, manifestations, affrontements localisés se multiplient autour d’El Alto, La Paz, los Yungas. Le 15 septembre, l’autoroute vers le Pérou est coupée, l’aéroport et le terminal de bus d’El Alto sont bloqués. Le 19, à Cochabamba un cabildo abierto réunissant plus de 40 000 personnes déclare la grève générale illimitée. Mais c’est la mort de 7 personnes, tuées par des soldats sur un barrage de route le 20 septembre à Warisata qui est le véritable déclencheur de l’insurrection. Les manifestations jusque-là dispersées et localisées laissent place à un soulèvement puissant et contagieux.

Ce sont tout d’abord les coupures de routes qui se généralisent. Comme en 2000, La Paz est complètement isolée. Les marcheurs venus de Oruro, Los Yungas, Cochabamba, Huanuni viennent grossir les rangs des nombreuses manifestations à El Alto et La Paz. Le 2 octobre à El Alto où tout est bloqué, les manifestants affrontent les soldats une première fois. Quelques commerces restés ouverts malgré le mot d’ordre de grève sont pillés. Le 9 octobre, la marche de mineurs partis d’Oruro et Huanuni arrive à El Alto. Rejoints par 2 000 manifestants, les marcheurs affrontent les policiers. On dénombre les premiers morts sous les balles de la police. C’est le deuxième détonateur. La colère gronde dans les villes tenues par les manifestants. Le 11 octobre, El Alto se soulève et s’affirme comme le cœur de la révolte. Cette ville qui ressemble à un « réseau enchevêtré de labyrinthes, une infinité de cul-de-sac tortueux tournant autour d’axes invisibles ou inexistants, » est organisée en « lotissements pourvus de conseils vicinaux [juntas vecinales] d’une population moyenne de 1 000 individus, c'est-à-dire de 200 à 300 familles ». Les habitants d’El Alto mettent en place dans toute la ville « des blocages, des tours de garde et des feux, [creusent] des tranchées profondes ». Les juntas vecinales en particulier (assemblées de quartier à but gestionnaire organisées autour de représentants élus) sont rapidement et fort logiquement débordées par la révolte. La communication entre les quartiers, les assemblées ou parmi les insurgés s’effectue en dehors des organisations hiérarchiques et des institutions. Les stations de radio, dont les sièges sont occupés par des habitants et des grévistes de la faim, jouent un rôle central dans la communication entre les insurgés et la circulation de la pensée. « (…) Les diverses radios qui transmettaient en direct les évènements ont participé à l’expansion rapide [du mouvement] (…). Le système de Radio télévision populaire (Radio Television Popular – RTP) et de Réseau Erbol, les chaînes de télévision 21 et 36 ont joué un rôle fondamental. (…) S’y sont ajoutés les propres systèmes de communication des quartiers, comme les sifflets et les coups sur les réverbères, pour avertir du danger ou de la présence des forces militaires. »

Des affrontements ont lieu depuis le matin du 11 octobre dans plusieurs quartiers de El Alto et sur les coupures de route, en particulier sur l’autoroute reliant La Paz à sa banlieue. Ils durent toute la journée. La capitale est en panne de carburant. Situés à El Alto, les dépôts pétroliers sont bloqués depuis dix jours. Le soir venu, alors que La Paz est totalement paralysée, le gouvernement tente un coup de force, en envoyant à El Alto un convoi militarisé de camions citernes s’approvisionner en gasoil, protégé par des tanks et des hélicoptères de l’armée. Des centaines de soldats ont été déployés la veille pour ouvrir la voie. Les combats entre les émeutiers et les militaires sont extrêmement violents et meurtriers. Les bâtons de dynamite des mineurs et les cocktails Molotov fusent contre les balles réelles des soldats. Les affrontements s’étendent à toute la ville et se prolongent le lendemain (12 octobre) et toute la matinée du surlendemain. Une partie du convoi finit par passer laissant dans son sillage 26 morts et une centaine de blessés par balles. Mais l’armée n’a plus le contrôle de la ville et se replie. « Le dimanche matin (12 octobre) après le massacre dû à l’affrontement brutal qui avait eu lieu l’après-midi de la veille, les alteños organisèrent des assemblées, des réunions, des conseils afin de décider sur les  comment de la suite de leur lutte. [peut-être aussi des débats sur les buts de la révolte ont eu lieu, et pas seulement le « comment de la suite » comme l’affirme le récupérateur Zibechi, qui ne sait pas plus que nous ce qui s’est discuté dans ces assemblées…] De même furent organisés le creusage des tranchées et leur surveillance pour empêcher que l’armée n’entre dans les quartiers et ces taches furent accomplies à tour de rôle, zone par zone, bloc par bloc  ». Le 12 octobre, El Alto, libérée de la police, appartient aux insurgés.

Le 13 octobre, La Paz se soulève à son tour. Dans le centre ville (quartiers de San Francisco, Perez Velasquez et Garita de Lima) les affrontements ont lieu autour du Palais du gouvernement protégé par des tanks. Dans les quartiers sud de la capitale, des groupes de paysans affrontent des militaires. Dans les quartiers résidentiels du nord, les maisons de leaders politiques et le siège d’un parti sont saccagés. Partout, les émeutiers restent jour et nuit sur les barricades. Le soir, l’armée reprend le contrôle du centre ville, mais pour ne protéger en fait que le palais du gouvernement qui se trouve à un jet de pierre des émeutiers. Le bilan depuis le 9 octobre est de 58 morts et plus de 200 blessés. A Cochabamba, la préfecture est attaquée. Le 14 octobre, l’état d’urgence est décrété. La Paz est en fête. Près de « 400 000 personnes [affluent] vers la place San Francisco. » Des manifestations ont lieu dans la capitale, à Cochabamba, Oruro, Potosi, Sucre et Yapacani. Depuis tout le pays, des boliviens affluent vers la capitale pour renverser le gouvernement et le président ; les rassemblements ne cessent de croître ; les coupures de route continuent de se multiplier. Le 15 octobre, personne n’entre ou sort de El Alto sans l’accord des juntas vecinales, ce qui est le signe d’une nette reprise en main de la révolte par ces organisations gestionnaires. A La Paz, tous les quartiers pauvres échappent au contrôle de l’Etat, tout comme une grande partie du territoire occidental de la Bolivie. Le 16 octobre, les manifestations sont massives dans tout le pays et en particulier dans la capitale. « Que se vaya el gringo ! », « Ahora es cuando, carajo ! », Gonzalo Sanchez de Lozada, le gringo président, s’enfuit le 17 octobre en hélicoptère, direction le Brésil. Les députés quittent également La Paz et sont conduits en bus jusqu’à l’aéroport. Leur convoi est caillassé sur tout le trajet. La plus grande fête depuis longtemps débute alors à La Paz.

Ce qui le 17 octobre 2003 est célébré dans toute la presse comme une victoire – la fuite en hélicoptère du président Gonzalo Sanchez de Lozada alors qu’il était retranché dans son palais présidentiel – est en réalité le signal d’une grave défaite pour les insurgés boliviens qui dominaient la capitale où les rues continuaient d’être barricadées. A El Alto, la ville était sous leur contrôle, l’Etat était considérablement affaibli par les coupures de routes dans tout le pays, et des colonnes de mineurs et de paysans déferlaient jour après jour sur la capitale. C’est l’Etat, et non pas seulement un gouvernement et son parlement, qui était à portée de dynamite. Mais au lendemain du 17 octobre, les représentants syndicaux et politiques de la Central Obrera Boliviana (Cob) et du Mas clamèrent partout, grâce à l’amplification de l’information dominante, qu’ils étaient satisfaits du départ du président Sanchez de Lozada, que pour eux le but était atteint et qu’ils soutenaient le nouveau président, l’ex vice-président Carlos Mesa. Impuissants devant un mouvement négatif qui les dépassait dangereusement – comme les dirigeants de la Cob l’avouèrent comiquement plus tard, ils n’avaient aucun « projet révolutionnaire » à proposer ! – les partis et les syndicats de gauche ou ethnicistes se rangèrent derrière l’Etat et l’information dominante, en appelant chacun à rentrer chez soi. Malheureusement la manœuvre de ces petits flics eut l’effet escompté : les émeutiers démontèrent les barricades à El Alto, les coupures de routes furent levées et les marches qui affluaient vers La Paz firent demi-tour. Aux cris de Victoire, Victoire !, l’information dominante synthétisa la version des syndicamerdes boliviens dans un bout de langue réifié : l’explosion gueuse de septembre-octobre 2003 devint la « guerre du gaz », copycat de la « guerre de l’eau » de janvier-avril 2000. La version officielle de l’information dominante affirma que cette révolte était une victoire de « la gauche ethnique d'Evo Morales et de Felipe Quispe (...) anti-occidentale et hostile à l'économie de marché » sur « l'allié privilégié des Etats-Unis qu'était Sanchez de Lozada », et la « guerre du gaz » devint un nouvel épisode, emblématique évidemment, de la « lutte contre la globalisation ». A cet instant, le Mas, même s’il ne prit pas le pouvoir, s’installa confortablement dans l’organisation de l’Etat tout en s’autoproclamant opposant officiel à l’Etat.

Prolongement du débat, l’insurrection de mai 2005

L’année 2004 témoigne du réveil difficile des gueux boliviens. La gueule de bois de ceux qui, passé les fêtes orgiaques, les rencontres inattendues et les belles perspectives se retrouvent à nouveau impuissants, revenus à l’état de pauvres modernes. Les trois maigres émeutes repérées sur l’année – le 1er juin à San Pablo, le 18 juin à Magdalena, le 15 août à La Paz – sont le signe d’une négativité faible. Une émeute sur trois a lieu dans la capitale, mais les appels à la manifestation de la Cob ou de la Fédération des Juntas vecinales de El Alto réussissent vite à épuiser la négativité en plaquant des slogans creux sur l’insatisfaction. Echaudé par les flammes de la négativité de 2003, le parti de l’information dominante s’est rangé du côté de la contestation officielle au gouvernement officiel et il répète avec une servilité intéressée les revendications des organisations de gauche : référendum sur la nationalisation du gaz, tenue d’une assemblée constituante. Ces revendications sont reprises et partiellement mises en œuvre par le gouvernement de Carlos Mesa en juillet 2004 lorsqu’il convoque un référendum pour la galerie sur la question du gaz. Les émeutes, quand il y en a, paraissent dans la présentation qu’en donne l’information dominante répondre aux mots d’ordre des organisations instituées. Mais en 2005, alors qu’à la fin de l’année 2004, la toute proche insurrection d’octobre 2003 semble avoir sombré dans l’oubli, le négatif surgit à nouveau.

Mai 2005 trouve sa source au début du mois de mars de la même année lorsque, sous une multitude de prétextes - contre la gestion de l’eau à El Alto par une compagnie multinationale, pour une augmentation des royalties payées par les compagnies pétrolières étrangères, pour la création d’écoles rurales, pour l’augmentation des salaires des enseignants, pour la convocation d’une Assemblée constituante - divers groupes constitués de paysans, d’ouvriers, d’étudiants, d’habitants coupent les routes dans différents départements, empêchant peu à peu toute communication entre l’orient et l’occident du pays. Pas moins de huit prétextes de conflits sont répertoriés le 2 mars : partout la coupure de route est le principal moyen d’action, les manifestations sont fréquentes et dans plusieurs villes, des assemblées populaires, cabildo abierto, ont lieu. En quelques jours la capitale La Paz, ainsi que Sucre et Santa Cruz se trouvent isolées ; c’est un scénario similaire à celui de l’insurrection de novembre 2003 qui se profile. Mais coup de théâtre, le fin tacticien président Carlos Mesa annonce sa démission le 6 mars, plongeant les partis et les syndicats de gauche dans l’embarras, mais pas les insurgés puisque la police dénombre le lundi 7 mars, 50 coupures de routes tandis que trois villes Sucre, Potosí et Tarija sont encerclées par des milliers de paysans. Craignant que soit nommé à sa succession le conservateur Hornando Vaca Diez, tous les leaders de gauche, y compris le dirigeant du Mas Evo Morales, appellent au maintien du président Carlos Mesa. Et Mesa est reconduit dans ses fonctions par le parlement le 8 mars puis organise des contre-manifestations pour la levée les barrages routiers qui en quelques jours terminent le mouvement de coupures de routes dans une grande confusion.

L’insurrection de 2005, de faible intensité mais d’un souffle long et puissant, débute le lundi 16 mai 2005 par une émeute à La Paz. Pendant une manifestation pour la nationalisation des hydrocarbures, des barrages de police sont enfoncés par les émeutiers et le congrès est évacué. Le même jour, à l’appel de syndicats et de partis politiques, des piquets de route se constituent dans quelques départements. Les jours suivants, les manifestations se répètent dans les rues de La Paz, les barrages de rues se systématisent, des marches de paysans affluent vers la capitale et des affrontements avec la police ont lieu ponctuellement autour du parlement. Le 29 mai, un article de presse signale que 500 assemblées de quartier, juntas vecinales, se sont réunies séparément dans autant de quartiers de La Paz. Le 30 juin, deux-tiers des routes du pays sont bloquées par des coupeurs de route et le parlement encerclé par des manifestants ne peut se réunir. Les vecinos de El Alto, et ceux venus de tout le pays, les paysans cocaleros ou non, les mineurs armés de bâtons de dynamites, les étudiants et les enseignants manifestent à La Paz. Dans les jours suivants, les marches affluant vers la capitale, la mobilisation s’accroît dans les rues, conduisant à l’érection de barricades permanentes ; le parlement est encerclé par des milliers de manifestants qui réclament maintenant la démission du président ; les premiers saccages ont lieu et les affrontements avec la police se radicalisent. Le 6 juin, 100 000 manifestants dont beaucoup sont venus de la banlieue de El Alto à l’appel de la Fédération des juntas vecinales, défilent dans la capitale puis dressent des barricades. Armés de pierres et de bâtons de dynamites, car les mineurs sont de la partie, ils attaquent le parlement et combattent la police qui réplique avec des gaz lacrymogènes et des canons à eau. Le président Carlos Mesa à cours de tactiques démissionne dans la soirée. Plus de 80 coupures de routes paralysent le pays. Dans la province de Santa Cruz, les habitants occupent plusieurs installations pétrolières. Le 7 juin, mineurs, paysans et étudiants affrontent encore les policiers dans les rues de La Paz et tentent à nouveau de prendre le palais présidentiel. Les villes de La Paz, Santa Cruz, Cochabamba et Potosi ne sont plus ravitaillées et connaissent un début de pénurie d’aliments et de carburants sur lequel l’information dominante s’appesantit lourdement.

Dans une tentative désespérée d’échapper aux émeutiers, le parlement se déplace de La Paz à Sucre la capitale administrative, pour y désigner le nouveau président. Mais les gueux de Sucre reprennent, prolongent et approfondissent la dispute des émeutiers de La Paz. Le jeudi 9 juin, alors que les parlementaires sont rassemblés, des milliers de mineurs armés de bâtons de dynamites déferlent sur le centre-ville et affrontent l’armée : explosions, manifestations, tirs de gaz lacrymogènes et affrontements, 1 mort et 4 blessés ; la cession parlementaire est suspendue. Les députés, pris au piège dans leur hôtels et craignant l’assaut final des émeutiers après la mort d’un des leurs, recommencent à sentir « en carne propia, el rigor de las movilizaciones sociales, sólo que esta vez, muchos de ellos, empezaron a temer por sus vidas ». Dans la soirée, les deux successeurs officiels acceptent finalement de passer leur tour et le parlement désigne le président de la Cour suprême de justice, Eduardo Rodriguez, comme président intérimaire. La vache n°10 ne sera donc pas présidente. Voilà qui tombe bien pour Evo Morales puisque la constitution prévoit que, lorsqu’à défaut d’autres successeurs la présidence revient au président de la Cour suprême de justice, ce dernier doit obligatoirement convoquer une nouvelle élection présidentielle si moins de trois ans du mandat en cours se sont écoulés, ce qui est le cas.

L’insurrection de 2005 n’a pas la même portée que celle d’octobre 2003. Le vaste mouvement de coupures de routes qui s’est développé depuis le mois de mai 2005 montre pour la première fois ses limites. Si l’ennemi a été paralysé, aucun dépassement n’a été véritablement possible par l’émeute. Le 11 juin, les leaders du Mas, de la Fédération des juntas vecinales de El Alto et de divers syndicats (paysans, mineurs, ouvriers) déclarent la trêve : les coupures de routes sont levées dans les jours suivants. Les belles journées insurrectionnelles du mois de mai 2005 à La Paz et à Sucre, ont approfondi la critique des représentants de l’Etat, y compris ceux du Mas qui comme tous les autres députés ont été attaqués. Le parlement a trouvé une voie de sortie en acceptant l’éventualité d’un gouvernement conduit par le Mas. Mais en élisant à la présidence, le 18 décembre 2005, Evo Morales, indien aymara et paysan cocalero, doté d’une serpillère lénino-négriste Alvaro García Linera en guise de vice-président, les pauvres boliviens établissent la vérité de l’indigénisme politique qui devient officiellement ce qu’il était officieusement : une structure d’encadrement ennemie. Les gestionnaires ont abattu en Bolivie la dernière carte qu’ils avaient en main ; ils n’ont rien d’autres à proposer que la misère étatiste d’un stalinisme rénové à la sauce aymara, qui déjà, ne satisfait plus les émeutiers de Huanuni.

 

3. Après 2005, divisions et fermeture progressive du débat

Dès son élection en décembre 2005, l’information dominante célèbre le président bolivien : Evo Morales en bonnet et poncho dans la cordillère ; Evo Morales aux côté de Hugo Chavez ; Evo Morales convoquant une assemblée constituante. Pour masquer le spectacle (réjouissant !) de l’impuissance des gestionnaires et la pauvreté de leurs pseudo-disputes au sein de la constituante, la pratique gouvernementale du referendum s’installe, soutenue par l’information, donnant la saveur de la nouveauté à ce qui n’en a aucune. L’omniprésence du gouvernement et de son chefenponcho dans l’information dominante et le spectacle de ses différends diplomatiques avec les Etats-Unis sont surtout destinés à occulter des révoltes nourries de deux insurrections, et qui montrent les signes d’une radicalité inédite. A partir de janvier 2006, le négatif ne s’exprime plus ni à El Alto, ni à La Paz, montrant un certain essoufflement du débat. En revanche il se manifeste avec vigueur, dans de grandes capitales régionales, en prolongeant des débats ouverts en 2003 contre les gestionnaires. C’est désormais contre Morales et sa clique que s’exprime la révolte, à laquelle il trouve une parade en inversant en apparence la tradition raciste de l’Etat bolivien. Une nouvelle division s’installe, relayée par la fidèle information dominante et par quelques politiciens arrivistes, celle des régions dites de la « demi-lune » majoritairement blanches, opposées à l’unité nationale bolivienne nécessairement métisse, voire strictement indigène.

Les mineurs de Huanuni contre le gouvernement

En 2006, malgré une incursion passée inaperçue en janvier à Cotoca, c’est surtout en octobre que la négativité réapparait à l’occasion d’une dispute entre mineurs pour le contrôle de la colline Posokoni, qui renvoie tous les récupérateurs aux écuries. En Bolivie, coexistent deux types de mineurs : les mineurs salariés de l’entreprise d’Etat, la Comibol, et les mineurs coopérativistes qui représentent 60% des mineurs. Le 5 octobre à Huanuni, 4 000 mineurs coopérativistes, après une assemblée, prennent d’assaut un puits exploité par la Comibol qui emploie en majorité des mineurs affiliés aux syndicats du secteur public. Autour du puits, les deux camps s’affrontent en se lançant des bâtons de dynamite jusqu’au début de l’après-midi. A quatorze heures, un dépôt de dynamite explose provoquant des destructions importantes. Les affrontements avec pierres, fusils et bâtons de dynamite se propagent alors en ville et sur les flancs de la colline ; ils durent toute la fin d’après-midi, la nuit et la journée du lendemain. La police se retire de la ville, des coupures de routes s’installent. La commission de médiation, comprenant son staff de ministres et de responsables syndicaux, réunie pendant la nuit, s’enfuit le vendredi 6 octobre après un cessez-le-feu jamais respecté. Contrairement à ce qui a pu se passer en 2004, les syndicats n’arrivent pas à épuiser la colère des mineurs. Dans cette dispute, les deux camps représentent les deux pans d’une critique violente de l’encadrement des pauvres modernes. En s’affrontant à coup de dynamites, en payant par la mort d’au moins 16 des leurs et par une soixantaine de blessés, les mineurs de Huanuni quel que soit leur camp rejettent sans concession le cadre que la bureaucratie leur propose. Les syndicacas ne s’y trompent d’ailleurs pas et la Cob réclame à grands glapissements, même bien après que la révolte se soit éteinte, que la zone soit militarisée. Le gouvernement n’envoie pas l’armée mais déploie 560 policiers ; il retire la charge de ministre à l’ancien président de la fédération des coopératives minières qui l’occupait jusqu’alors et qui a fait preuve de son incapacité à domestiquer des mineurs qui ont été le moteur des deux insurrections de 2003 et 2005 ; il nomme un nouveau ministre et un nouveau directeur de la Comibol. Et en bon gestionnaire stalinien, propose aux coopérativistes d’intégrer les rangs de la Comibol. La dispute s’éteint après une forte répression, laissant d’amères divisions entre mineurs.

 A Cochabamba, contre les représentants du Mas et l’information dominante

A Cochabamba, terre fertile en émotions publiques depuis 2000, se poursuit la critique des représentants. Profitant de la polémique lancée par des préfets autonomistes avec l’accord du gouvernement à la fin de l’année 2006, celui de Cochabamba organise son propre referendum pour l’autonomie du département. Réminiscence de la révolte d’avril 2000, un premier jour d’émeute locale, le 8 janvier 2006, est marqué notamment par des affrontements, l’occupation et la mise à feu de la préfecture et du commissariat. Le lendemain, un mouvement de coupures de routes se développe et isole progressivement la ville et le département. En deux jours  le nombre de barrages passe de 9 à 17. Le 11 janvier, des milliers de paysans rejoints par les habitants de Cochabamba se réunissent sur la place centrale, occupent ce qu’il reste de la préfecture. Les affrontements durent toute la journée et font 2 morts et 70 blessés dont 2 par balles. Le 12 janvier, plusieurs milliers d’habitants exigent la démission du préfet lors d’un nouveau cabildo. Les pierres fusent contre les gaz lacrymogènes et les canons à eau. La critique des gueux met à nu les mensonges et les petits arrangements entre un gouvernement national, un parti hégémonique et des caciques régionaux. A Cochabamba, le gouvernement local est à portée de frondes ; la « levée des barrages », mot d’ordre de la Cob, du Mas et de leur bande, est joyeusement méprisée : dans les rues les barricades sont maintenues. Fait relativement nouveau, les journalistes ne sont pas épargnés par les gueux en colère : une dizaine de journamerdes est tabassée et une chaine de télévision est empêchée d’émettre. Car pour la première fois, le renversement du discours de l’information dominante est perceptible : là où elle s’opposait aux syndicats cocaleros pour soutenir un gouvernement à bout de force, elle les soutient désormais comme relais et garants du gouvernement. Et c’est de là que viendra la défaite des révoltés à Cochabamba. Le 16 janvier, les leaders paysans se rangent derrière le gouvernement et se dissocient des émeutiers : à l’extérieur de la ville, les coupures de route sont levés ouvrant la voie aux 1 500 soldats et 200 policiers déployés. La répression clôt le débat. Mais acculé par la révolte, le gouvernement poursuit la mise en scène de sa pseudo-dispute sur l’autonomie des départements. Evo Morales surenchérit par l’annonce de la tenue d’un nouveau referendum, celui-là révocatoire, pour les maires, les préfets, le vice-président et le président ; une façon habile de recadrer les disputes en s’appuyant sur une opposition disciplinée et les jappements des journabouses.

Critique de la farce constituante et mise en scène d’une dispute régionaliste et raciste

Dernier slogan du décorum gauchiste et extraordinaire manifestation de l’absence totale d’idées, la constituante qui ne répond à aucun but mais qui, dans le discours gauchiste, est devenue un but en soi, est une assemblée de vieux débris politicards. Logiquement, elle se transforme progressivement au cours de 2007 en un parti unique : tronquée de la moitié de ses membres qui n’appartenant pas au Mas la désertent, écartant une partie des revendications issues des commissions de travail, changeant les modalités du vote (qui passe d’une majorité des deux-tiers à la majorité absolue). C’est dans le théâtre Mariscal de Sucre que ces vieux harengs se réunissent, quand cela leur est possible, c'est-à-dire plus du tout depuis la mi-août 2007. Car au prétexte que l’assemblée refuse de débattre de la place de leur ville comme capitale d’Etat, les gueux de Sucre qui en général se foutent complètement de cette pseudo-assemblée mais prétendent parfois se mêler de ses débats, l’empêchent de siéger de la même façon qu’ils avaient attaqué le parlement en 2005. 

Le 5 octobre 2007, plusieurs centaines de manifestants prennent d’assaut le théâtre Mariscal. Rejoints par des dizaines d’habitants, les émeutiers affrontent les policiers toute la nuit sur des barricades. L’assemblée constituante suspend une nouvelle fois ses causeries. Le 23 novembre, les assembléistes se réfugient en périphérie de la ville dans un lycée sous forte escorte militaire. Le débat et le vote « en grande » de la nouvelle constitution dans la nuit, par 134 voix sur 255 par les seuls élus du Mas et de ses alliés et en l’absence de l’opposition se déroule dans un vacarme qui terrorise les votants. Les affrontements autour du lycée entre émeutiers et quelques partisans du Mas et la police durent toute la nuit puis la journée du 24 novembre, faisant entre 76 et 150 blessés, dont 26 policiers, et 1 mort. La confiscation du vote par le Mas et la mort d’un manifestant par sa police nourrissent la colère des émeutiers qui chassent de Sucre tout ce qui porte l’uniforme. Plusieurs postes de police, une caserne de pompiers, des dizaines de véhicules de police sont incendiés. La prison est saccagée et 117 prisonniers sont libérés. 1 policier est lynché. En début d’après-midi, la police et l’armée n’ont d’autre choix que de se retirer de la ville et se replient à Potosi. Après des combats qui durent une nuit et une matinée et provoquent la mort d’au moins 2 personnes, la ville est entre les mains des émeutiers. Pendant quatre jours, Sucre est libérée de la police qui ne réinvestira les lieux que le 28 novembre. Parallèlement, des groupes de paysans aux ordres du gouvernement coupent les routes autour de Sucre pour contrer les insurgés et appuyer la répression du gouvernement. La récupération s’organise rapidement. Les partis d’opposition lancent une vague de grèves de protestation dans les cinq départements autonomistes qui se régénèrent souvent en affrontements comme à Cobija dans le Pando le 30 novembre mais désormais sans aucune perspective. Le gouvernement déclare l’état d’urgence le 15 décembre dans les cinq départements de la demi-lune et 400 policiers sont déployés à Santa Cruz. Entre temps, le 9 décembre, l’assemblée constituante en cavale finit de voter, article par article, la constitution… cette fois-ci à Oruro.

Ne reste alors plus au gouvernement qu’à stabiliser la polémique régionaliste en diffamant et falsifiant les attaques qu’il subit. Rattachées aux polémiques régionalistes, circonscrites à des revendications locales, les offensives contre le gouvernement bolivien disparaissent sous la calomnie. Péroraisons autonomistes contre grognements indigénistes, autonomistes de Santa-Cruz (blancs et racistes) contre milices de paysans-ponchos rouges (indigènes et staliniens), le débat est désormais bien canalisé, les interlocuteurs désignés. Même si, malgré les multiples relais locaux, syndicaux, communautaires ou corporatistes, le gouvernement reste toujours à portée d’une attaque : en témoignent les sept heures de combat, les dizaines de blessés et le blocage de l’aéroport de Sucre en mai 2008 par des gueux à bonne mémoire empêchant l’atterrissage de l’avion présidentiel. Pris de fièvre référendaire, les gestionnaires organisent des votes à différentes échelles, qui mettent en scène la pseudo-dispute autonomiste en la faisant vivre, et parviennent à épuiser les dernières velléités négatives qui s’expriment encore en ce début d’automne 2008. Précédées par des marches contre l’autonomie, des manifestations pour l’autonomie et des grèves générales, trois journées d’émeutes se détachent à Santa Cruz le 9 et le 11 septembre, et le 10 à Tarija, marquées par des barricades et des occupations de bâtiments publics par les opposants au gouvernement. L’assassinat, le 11 septembre lors d’une marche, de 18 à 30 paysans selon les sources, par des milices à la solde du préfet autonomiste du Pando fonde finalement ces fausses polémiques. Mais la sauce prend un goût de sang trop prononcé et le rideau se baisse sur la mise en scène publique de la dispute. L’Etat d’urgence est décrété le 14 septembre. 

 

 4. Sous l'action du négatif

Sous l’action du négatif, l’Etat bolivien pour se maintenir, a intégré les deux dernières formes d’encadrement des pauvres modernes qu’il avait à sa disposition : avec l’élection d’Evo Morales en président et d’Alvaro Garcia Linera en vice-président, ce sont un ex-cocalero aymara et un ex-guérillero léniniste qui dirigent désormais l’Etat bolivien. De ces quatre attributs, seuls deux persistent néanmoins : aymara et léniniste. C’est notamment sous le concept de multitude que se loge le léninisme des gouvernants boliviens ; c’est cette référence à la multitude qui leur permet d’une part de justifier le rôle de l’Etat bolivien dans la récupération de la révolte et d’autre part d’obtenir un soutien des gauchistes du monde entier par le biais de l’information dominante dont le gauchisme est devenu une ramification. La multitude qui est le renouveau du gauchisme se présente comme un jeu de bonneteau : c’est le parti sans le parti, la classe sans la classe, l’organisation sans l’organisation, mais le but reste le même : encadrer les pauvres modernes. L’interprétation multitudinesque des insurrections les réduit à des soulèvements mécaniques où l’individu disparait sous l’organisation et où l’organisation unique du parti léniniste devient un réseau de multiples organisations. Tout juste les journacrevures admettent-elles du bout des lèvres un débordement des organisations gestionnaires préexistantes par la négativité des insurgés. Mais le discours officiel l’emporte dès le lendemain de l’insurrection : la multitude s’est tout simplement auto-organisée pour s’émouvoir contre la mauvaise gestion des gouvernants. L’interprétation officielle de l’insurrection appartient ensuite aux récupérateurs et nouveaux gestionnaires de l’Etat bolivien. Cette calomnie trouve évidemment un écho plus que favorable auprès des gauchistes occidentaux qui rament pour faire de l’émeute un instrument de lutte parmi d’autres (la grève et la manifestation par exemple) dans la grande tradition blanquiste de l’émeute organisée. L’indigénisme politique joue sur d’autres ressorts. Dans les mensonges staliniens de la communauté et du « ¡ mandar obedeciendo ! », la révolte répond à l’organisation et aux buts de la communauté indigène. Les chefs sont présentés comme des porte-parole naturels de la communauté « qu’ils dirigent en lui obéissant » et exigent en retour d’être obéis, s’inscrivant dans la vision stalinienne de l’histoire où le chef incarne un groupe d’individus et un devenir historique. Or la communauté n’existe pas, l’émeute en est la critique la plus immédiate. Elle n’est qu’une catégorie créée par l’Etat pour gouverner ; l’oxymore du « ¡ mandar obedeciendo ! » permet au stalinien Evo Morales d’être à la fois le chef de l’Etat et le représentant de la communauté indigène. Ajoutons enfin que le folklore indigène attise le sentiment de culpabilité de militants gauchistes en manque de coups de verges et contribue donc également au soutien international de la gauche occidentale que recherchent les gouvernants boliviens. Léninisme et indigénisme font donc bon ménage et semblent pour l’instant, suffire à occulter la critique négative qui se développe depuis 2003.

Mais en ramenant les récupérateurs multitudineux au rang de flics et de valets de l’information dominante, les insurgés de 2003 et de 2005 ont révélé la réalité de ces théories gestionnaires. Rappelons que l’émeute moderne n’a strictement rien à voir avec l’émeute du dix-neuvième siècle que les gauchistes, tout à leur volonté de maîtrise et d’organisation réactivent comme principale diffamation de l’émeute moderne. Depuis la révolution iranienne, l’émeute est le moment où s’ébauche un débat sur le but de l’humanité : tout est questionné, tout est débattu. Dans l’émeute, on ne maîtrise pas la pensée. Car comment maîtriser un moment dont la principale qualité, qui est l’origine de sa richesse, provient du fait qu’il échappe à la conscience des individus qui le font ? Le jeu s’ouvre, on n’en connait pas l’issue. Toute tentative d’organisation de l’émeute est ennemie de l’émeute. Aucun complot n’explique une émeute moderne. C’est le moment de l’émeute qui pose les termes du débat. La Bolivie a connu deux insurrections en moins de deux ans suivies de trois émeutes majeures : si une émeute est souvent un peu courte pour débattre réellement du but de l’humanité, l’insurrection qui est un prolongement de l’émeute pose toujours la question du but. Ainsi, les 500 assemblées de El Alto en 2003 dont on sait si peu de chose, n’autorisaient aucune autre convocation que le désir d’en être ; aucune forme de médiation n’était permise. Les gueux boliviens sont partis à l’assaut de ce monde, sans chef, ni organisation, ni d’autre but que celui découvert dans les rues d’El Alto et de La Paz d’explorer pratiquement les possibilités d’accomplissement de chacun en lien avec la totalité. Comme en Argentine, comme en Equateur, en Bolivie les insurgés ont tenté de répondre à la question : « maintenant que ce monde est détruit, qu’allons nous réaliser ? Que désirons-nous ? » L’ambition de leur réponse en a effrayé plus d’un : « nous voulons tout ! » 

(Laboratoire des frondeurs, octobre 2009)


Dossiers de référence :

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