Laboratoire
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FRONDEURS

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L'offensive kenyane dans l'impasse 

 

 

Le 27 décembre 2007 au Kenya, est le jour de l’élection du nouveau président, des députés et des élus locaux. Le lendemain, les gueux de Nairobi et Kisumu décident de mettre fin aux atermoiements de la commission électorale par une fête. Comme au Togo en avril 2005, en Ethiopie en juin de la même année ou encore en Guinée en janvier 2007, en cette fin de décembre après un vote fleuve, ils entament une critique de l’Etat. Les émeutes se propagent à une trentaine villes entre la fin du mois de décembre et le début du mois de février 2008. Mais 17 jours d’émeute locale, 8 jours d’émeute majeure dont un dans la capitale n’ont pas fait une insurrection et c’est ce qu’il s’agit d’élucider. Le mouvement négatif long et faible qui traverse le Kenya pendant près d’un mois est caractérisé par une succession d’émeutes de très forte intensité mais dont la portée reste extrêmement localisée. Durement réprimés, contenus militairement dans les frontières des bidonvilles, sans perspectives claires, jamais les émeutiers n’établissent leurs propres moyens de communication. Ils restent dépendants des mots d’ordre des partis politiques et sous le joug des mensonges de l’information dominante. Jamais le souffle de la révolte ne menace directement le gouvernement. Et du fait même du cantonnement de la révolte dans les bidonvilles on sait peu de chose du débat qui s’y tient.

Les manifestations spontanées du 28 décembre contre la lenteur du dépouillement se prolongent et se régénèrent en émeutes dont l’intensité s’accroit jusqu’au 31 décembre après l’annonce de la victoire du président en place, Mwai Kibaki. Kisumu, ville d’où le perdant officiel, Raila Odinga, est originaire, Nairobi mais surtout Kibera, bidonville dont il est élu député, sont les deux épicentres de la révolte qui touche aussi Mombasa, Eldoret, Kericho, Kakamega, Lugari, Kipkelion, Nakuru, Molo, Awendo, Rongo, Uriri, Migori, Narok Town. Les pillages aussi spontanés que les manifestations dans le centre-ville commercial de Kisumu et dans les bidonvilles de Nairobi, sont le signe d’une critique qui s’annonce vive et complète. Dans la guerre menée contre les pauvres modernes au Kenya, la police et l’armée d’une part et diverses milices d’autre part, sont les piliers du maintien de l’Etat que la corruption et le clientélisme seuls ne permettent plus de tenir. Dès le 28 décembre, le gouvernement a pour premier objectif de contenir la révolte dans les bidonvilles, d’empêcher la propagation des affrontements de proche en proche et de protéger les centres-villes. La règle du « shoot to kill » qui deviendra officielle à la fin du mois de janvier, s’applique de façon officieuse dans cette première période. Le nombre de tués par balle est très élevé dans les bidonvilles ; les chiffres donnent entre 33 et 48 morts à Kisumu, 40 morts à Nairobi,  uniquement pour la journée du 29 décembre. D’autres chiffres officiels annoncent déjà 486 morts le 6 janvier, ce qui montre la brutalité de la répression. Les pillages de supermarchés, de magasins et d’échoppes se poursuivent dans les bidonvilles.

Pour masquer le massacre policier qui s’annonce, information dominante et politiques lancent un nouveau crédo : la révolte ethnique. L’incendie, le premier janvier 2008, d’une église à Kiambaa dans le district d’Eldoret à l’est du pays ayant provoqué le décès de 15 à 35 personnes leur en donne le prétexte. L’ethnie au Kenya est plastique ou rigide suivant les circonstances, identité à géométrie variable selon le niveau d’appartenance privilégié dans un contexte donné. Le raccourci opéré entre territoire et ethnie est le résultat de pratiques administratives qui rattachent tout citoyen à une région d’origine, rattachement en grande part fictif dans un pays marqué par les migrations et les déplacements de population. L’ethnie au Kenya, comme ailleurs les classes sociales, est un mode de gouverner, une façon de catégoriser, de territorialiser et de diviser les pauvres modernes pour les encadrer.  Il serait faux de dire que les émeutes en particulier de Nakuru et de Naivasha à la fin du mois de janvier, ne réactivent pas des liens d’appartenance. Comme il serait faux de nier l’apparition de milices et de groupes d’autodéfense organisés sur des communautés. Mais il est encore plus faux de réduire un jet de pavé, un incendie de magasin ou un piquet de route à des actes kikuyus, luos ou kalenjins selon le lieu et le moment. L’émeutier n’a pas d’ethnie. Les crevures politiques ont agité le fanion ethnique pendant la campagne électorale, oripeau pratique pour justifier les déplacements forcés de potentiels mauvais votants ou des affrontements comme ceux qui se sont déroulés dans la région de Molo et Kuresoi au début du mois de décembre. Face à la colère inédite et semble-t-il partagée des gueux contre l’administration d’Etat, c’est à nouveau la même guenille qui est revêtue. Mungiki, secte néo-prophétique regroupant des groupes divers trouvant ses fondements dans la pensée kikuyu, tour à tour réprimée et instrumentalisée par le gouvernement dans la guerre qu’il mène contre les habitants des bidonvilles, refait surface. La police et l’armée se trouvent de nouveaux alliés.

Une deuxième vague d’émeutes locales moins intense mais plus fournie, advient après que l’opposition appelle à trois jours de manifestations du 16 au 18 janvier 2008. Bien que se poursuivant à Nairobi et Kisumu, c’est dans la Rift Valley que le débat se déplace. C’est là, dans les émeutes successives de Nakuru, Naivasha, Eldoret, Kericho, Ainamoi, Nyamira, Chepilat, Manga, que l’ethnicité sera le plus critiquée. Le débat en cours est un débat sur la richesse. Les règlements de compte sont nombreux. Des centaines de maisons sont mises à feu. Le nombre de personnes déplacées et réfugiées dans des camps est de plusieurs milliers. La propagation des émeutes est mystérieuse, influencée peut-être par l’information dominante et localement encouragée par des groupes armés à la solde de caciques locaux. Les gueux s’en prennent à des magasins, à des entreprises, à des bâtiments publics. Les pillages ne cessent pas. Les coupures de routes se multiplient. Si communes dans les révoltes argentines ou boliviennes, la généralisation de cette pratique est au Kenya tout à fait inédite. Des voies ferrées sont arrachées à Kisumu et à Nairobi : « No Raila, no railways ! » La circulation des marchandises est complètement bloquée sur les principales liaisons routières. Plus rien ne sort du port de Mombasa. L’Ouganda n’est plus approvisionné, les journalistes s’inquiètent du tourisme au « pays des safaris ». Ralentissant la progression des policiers et des soldats, les piquets de routes rendent aussi les villes praticables aux émeutiers, en font un terrain de jeu répondant à d’autres règles que celles imposées par l’ordre détesté de l’Etat et des marchandises. Peu enclins à s’affronter à des bandes armées, les policiers n’interviennent que lorsque les règlements de compte sont terminés qu’ils se placent du côté de Kibaki ou d’Odinga important peu, tant les deux prétendus adversaires sont soudés dans la répression des insurgés. Et les 81 à 161 morts à Nakuru le 26 janvier ou les 28 à 41 morts à Naivasha le 28 janvier sont pour la plus grande part le résultat de tirs policiers, y compris depuis des hélicoptères.

Dans le même temps, l’information dominante se pâme dans une forme de fascination voyeuriste de ce qu’elle présente comme une violence sauvage et archaïque en pointant ses téléobjectifs sur des machettes rouillées, des lances, des arcs et des flèches. C’est la fête qu’elle ne veut pas voir. Pourtant, le 29 et 31 décembre déjà, la correspondante du journamerde Libération à Nairobi, soulignait pour le déplorer les « yeux exorbités et rouges de trop d’herbe fumée [du] jeune homme [qui] hurle « Kibaki, tu as perdu ! Kibaki ! Va-t-en ! » Sa rencontre avec John, un émeutier « dont l’haleine dégage de forts relents d’alcool et qui mâche tranquillement du qat en contemplant le désastre autour de lui » l’avait un peu affecté. La bonne conscience et la morale de l’information dominante s’expriment alors dans la dénonciation des premiers viols et des agissements de Mungiki à Nairobi. Les journasinistres sont contre la fête et l’excès. Ca les rebute, ça les choque, eux les garants du savoir vivre et de la mesure, même dans la plus grande boucherie d’Etat.

Le 29 et 31 janvier, les assassinats à Nairobi et Eldoret, de deux députés de l’opposition élus de Kibera et de Kericho, sont le prétexte à de nouveaux émois. Entre le 29 janvier et le 6 février, les gueux affrontent la police à Kibera, à Eldoret, Nyamira, Chepilat, Manga, Kericho et Ainamoi tout proche et où l’armée sera déployée pour la première fois. On y érige des barricades, on brule des bureaux de police, des bâtiments gouvernementaux, des entreprises, des véhicules, une école. Les pillages de magasins reprennent. Le premier février, après avoir lynché un policier récalcitrant, les émeutiers volent des armes dans un commissariat à Ainamoi. Les policiers sont caillassés partout sur les piquets de routes et aussi à Kisumu. Mais le progressif déploiement de soldats et de policiers depuis la fin du mois de décembre, a isolé les émeutiers dans leur ville ou leur quartier. Il a fallu à l’Etat kenyan au moins 1 000 mort et 500 blessés, près de 300 000 déplacés, pour se maintenir. Le cantonnement de la révolte née fin décembre a réussi. Les émeutiers se sont émus au sein d’îlots, isolés les uns des autres parfois dans la même ville. La généralisation des coupures de routes a contraint le déploiement militaire, mais elle a aussi contribué au cloisonnement du débat en de multiples lieux en particulier dans la Rift Valley. Alors que Kibera et Mathare, bidonvilles de Nairobi, et les populeuses banlieues de Kisumu sont progressivement devenus des lieux clos aux frontières tenues sous les balles de la police, la répression disparait pourtant sous les poncifs racistes de l’information dominante. Puis la creuse phraséologie électorale y reprend ses droits : le 14 février 2008, un accord politique est trouvé entre les deux candidats. La révolte s’éteint sous l’hideux sourire de l’âne Kofi aux côtés des deux vieux croulants sanguinaires.

(Laboratoire des frondeurs, février 2009)


Dossiers de référence :


07 12 01    Molo        07 KEN 1
07 12 29    Kisumu    07 KEN 2