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Insurrection au Népal en avril 2006

 

 

Alors que l’année 2005 a vu trois insurrections au Kirghizistan, en Bolivie et en Equateur, contribuer au débat du  monde, c’est dans la péninsule indienne que le débat s’est déplacé en 2006 ; au Bangladesh où les gueux se sont émus toute l’année avant qu’un coup d’Etat appuyé par l’armée ne préserve les restes des institutions étatiques, puis au Népal.

Reprenant un débat dont les prémisses avaient été posées en 1978 lors de manifestations étudiantes fortement réprimées, l’insurrection de 1990 déjà, avait aboli le régime des panchâyat et obligé le roi pour se maintenir à donner à son pouvoir une forme parlementaire. Et depuis, ce voile de démocratie tenu aux quatre coins par l’information dominante, les partis d’opposition au roi représentés au parlement, le roi lui-même et enfin depuis 1996, par les guérilleros maoïstes, a permis d’occulter la révolte au Népal. Dans les villes, les polémiques des partis d’opposition avec le monarque escamotent toute parole de révolté. Dans les campagnes, les combats de l’armée maoïste contre les troupes gouvernementales épuisent toute tentative de révolte. Les larges fissures causées par la critique pratique des gueux depuis quinze ans ont ainsi pu être masquées par l’information dominante qui alterne opportunément entre célébration de la réforme démonarchique rapprochant l’Etat népalais de l’Occident, dénonciation de cette même démonarchie en voie de ré-absolutisation et revirements de position vis-à-vis de la guérilla maoïste. C’est cet ordre, ce partage territorial de l’encadrement des pauvres modernes, que l’insurrection de 2006 pulvérise. En mettant le roi hors jeu, les insurgés d’avril 2006 construisent un nouveau terrain que les gueux du Teraï occupent durant toute l’année 2007.

 

L’émergence d’un mouvement négatif de basse intensité

2004 et 2005, premières années de notre observation, nous révèlent l’existence de la révolte au Népal. Les assauts localisés mais répétés et nombreux ont développé une critique durable contre le roi. En 2004, les émeutes qui prennent le prétexte d’appels à manifester contre le roi foisonnent ; les manifestations étudiantes fortement réprimées (10 morts le 13 janvier) se multiplient à Katmandou en janvier et février. Les mots d’ordre de plusieurs partis de l’opposition poussent des milliers de personnes dans les rues de Katmandou en avril. Le couvre-feu n’est pas respecté et les arrestations se chiffrent par milliers. A la fin du mois d’août, l’émeute majeure de Katmandou amène un peu de fraîcheur et de vigueur à un débat enlisé. Après l’assassinat de douze népalais envoyés comme travailleurs intérimaires en Iraq, 325 agences d’intérim, des bureaux publics, des sièges de compagnies aériennes arabes, une mosquée, des journaux sont saccagés et pillés. Le solde est de 2 morts et 50 blessés. Le couvre-feu est une fois de plus imposé à la capitale.

2005 ne rompt pas la logique de 2004. Le coup d’Etat du monarque, malgré l’état d’urgence dont il est accompagné, déclenche des blocus de la capitale par les maoïstes, des manifestations étudiantes en mars et en août 2005, des cortèges organisés contre la censure qui s’est généralisée et enfin des manifestations de l’opposition officielle réunissant les sept partis évincés par le roi, en septembre et en décembre, où a lieu la seule émeute locale de l’année. Les arrestations se chiffrent par centaines et dans les affrontements avec les policiers et soldats, le nombre de blessés est très élevé. S’il est une opinion que les pauvres modernes népalais semblent partager, c’est bien la haine de la police et de l’armée fidèles au roi de plus en plus isolé dans son château régulièrement assiégé. Parallèlement, les milices maoïstes continuent leurs raids contre les commissariats, les prisons, les administrations dans plusieurs villes du Népal. En décembre 2005, une alliance est signée entre les maoïstes et les partis s’opposant au roi.

 

Les journées insurrectionnelles d’avril 2006 : la fin de la monarchie absolue

Contrairement aux deux années précédentes, en 2006, les manifestations et les affrontements se propagent hors de la vallée de Katmandou où ils semblaient cantonnés. Le roi lui-même y contribue en début d’année en organisant le 8 février des élections municipales présentées par le monarque à cours d’idées comme le gage du rétablissement de la démocratie. Leur rejet est le prétexte à d’importantes manifestations dès la fin du mois de janvier à Katmandou, mais aussi début février à Pokhara, Nepalgunj et à Dang où les soldats tirent à balles réelles et tuent un manifestant. Mais c’est la promulgation d’une loi censurant et punissant toute parole publique contre la monarchie qui secoue les officiels de l’opposition. Un mot d’ordre de quatre jours de grève générale destinée à commémorer le 8 avril 1990, date du rétablissement du multipartisme, est annoncé. En même temps, les maoïstes décrètent un cessez-le-feu unilatéral dans la vallée de Katmandou, en soutien à la grève générale.

Le mouvement insurrectionnel qui démarre le 4 avril 2006 avec des manifestations étudiantes suivies d’affrontements dans la capitale, prend tout d’abord la forme stéréotypée et quasi-rituelle des mouvements d’opposition au roi qui ont eu lieu en 2004 et 2005. Des manifestations sont suivies d’affrontements avec la police et l’armée, essentiellement dans la banlieue de Katmandou et dans les villes voisines de la vallée de Katmandou. Elles sont entrecoupées par les attaques armées et meurtrières des maoïstes sur des commissariats, des prisons et des bâtiments publics à Malangwa, à Butwal ou encore à Taulihawa dans le Teraï. Le 6 avril premier jour de la grève, Katmandou est ville morte. On dénombre près de 16 cortèges dans les villes de la vallée de Katmandou ; à Lalitpur, Bhaktapur, Kirtipur, Gongabu, Kalanki, mais aussi hors de la vallée à Pokhara et Birgunj, les manifestants érigent des barricades et affrontent les soldats qui lathichargent jusqu’en début de soirée où un couvre-feu nocturne est imposé. Un scénario similaire, mais d’une intensité accrue, se reproduit le lendemain (7 avril) : les émeutiers s’approprient les rues des villes de la vallée de Katmandou, de Butwal et Népalgunj, les barricadent et caillassent soldats et policiers qui répliquent avec des balles en caoutchouc et des gaz lacrymogènes. Le bilan des deux premiers jours est de 60 blessés dont 12 policiers et de 751 arrestations, signe d’une répression contenue. A Birgunj où le roi passe des vacances, le 8 avril, des manifestations et des affrontements accueillent ses appels au calme. L’état de siège prévaut à Katmandou. Les émeutiers incendient des bureaux municipaux et gouvernementaux, affrontent et chassent les policiers qui tirent à balles réelles à Pokhara, Bhaktapur, Kapilavastu et Naryanghat, tuant 3 personnes. De nombreuses manifestations qui se soldent par près de 300 arrestations se reportent également sur les autres grandes villes de la vallée.  Le couvre-feu est décrété dans toutes les principales villes népalaises. Le 9 avril, dernier jour de la grève générale, le couvre-feu est systématiquement défié, à Katmandou et partout ailleurs où se tiennent les manifestations. La répression s’accroît, l’armée tire à balles réelles. Les émeutiers radicalisent leur propos : les blocages de routes se multiplient autour de la capitale, on dénombre au moins quatre fronts de combats avec la police à Katmandou. C’est à Pokhara encore, où un poste de police est incendié que la radicalité l’emporte ; à Narayanghat et Bharatpur manifestations et affrontements se poursuivent. Le 10 et le 11 avril, malgré le couvre-feu, le mouvement s’étend, les cortèges de manifestants s’étoffent et les affrontements se multiplient à Pokhara où on enterre un émeutier mort la veille, Biratnagar, Butwal, Kalanki, Kirtipur, Lalitpur, Bhaktapur. A Gongabu, Samakhusi, Dhumbarahi dans la banlieue de Katmandou, les policiers sont repoussés alors qu’ils tentent de bloquer les principales routes menant à la capitale.

Si la crapule de  l’opposition officielle se félicitait le 6 avril au soir d’avoir été suivie par le bon peuple, elle est désormais à la traîne des émeutiers. La levée du couvre-feu le 12 avril qui permet au roi qui sent le roussi de rentrer à Katmandou et de se rapprocher de sa garde militaire, est aussi l’occasion pour l’opposition de réorganiser sa récupération. Ce jour-là, les manifestations touchent enfin le centre de Katmandou avec à leur tête leaders politiques et journalistes. L’arrestation temporaire d’une cinquantaine d’entre eux les remet en selle en soignant une légitimité bien entachée. Le 13 avril, un grand meeting politique réunit plusieurs milliers de personnes à Gongabu. Le 14 avril, date du nouvel an népalais, marque la fin de la trêve. Sur fond de grand cortège ordonné à Katmandou, voulant croire l’encadrement des gueux par l’opposition, le roi annonce la tenue d’élections législatives avant la fin de l’année. Il est trop tard. « Mort au roi » est devenu le slogan le plus populaire.

Le 15 avril, une nouvelle grève générale est décrétée. Les taxis sont incendiés quand ils ne respectent pas le mot d’ordre. Un nouveau décor est posé : le centre de Katmandou se referme comme une fleur fanée sur son gros pistil royal, maintenu avant sa chute par une forte présence militaire. La litanie des manifestations reprend alors jusqu’au 19 avril à Kalanki, dans la vallée de Katmandou, à Balkhu ou encore à Pokhara, Nepalgunj, Chandragai. Le 17, la négativité réapparaît : les manifestations sont systématiquement suivies d’affrontements, dans une trentaine des principales villes dont Katmandou et sa vallée. A Nigarh, loin de la capitale, des bâtiments publics et une banque sont saccagés, signe d’un encadrement distancé. Les affrontements avec les soldats se soldent par 1 mort et une vingtaine de blessés par balles dont 8 policiers. Le 18 avril, les émeutiers de Nepalgunj reprennent le fil là où ceux de Nigarh l’avaient laissé et saccagent à leur tour des bâtiments publics. Les affrontements avec la police et l’armée se soldent par 1 mort. Le couvre-feu est rétabli, synonyme désormais d’affrontements, et on dénombre pour ces deux journées 4 morts dans le district de Jhapa et 2 morts à Chandragai tués par les balles des soldats. Les principaux leaders de l’opposition lancent une nouvelle offensive pour reprendre la main sur les gueux en annonçant une manifestation à Katmandou pour le 20 avril. Ce jour-là pourtant, la capitale est déserte et 100 000 manifestants prennent les rues de plusieurs villes de la vallée, à Bhaktapur, Maharagunj, Narayanhity, Chabahil. Les soldats qui ont ordre de tirer à vue tuent 3 des 10 000 manifestants de ce jour à Kalanki. Le 21 avril, le roi tente un dernier coup de dés en proposant publiquement la désignation du premier ministre à des partis d’opposition qui s’en seraient satisfaits. Mais les 200 000 à 300 000 manifestants qui accueillent le lendemain cette fade proposition à quelques mètres du palais royal obligent les félons à un peu de retenue. Le 24 avril, l’étau autour du palais se resserre. Des milliers de manifestants arpentent la route entourant le centre ville. Craignant, si les gueux atteignent le palais du roi, une critique définitive de l’Etat, les opportunistes de l’opposition officielle se placent en tête des cortèges. Et finalement devant l’irrésolution des militaires et la résolution des manifestants, le monarque acculé annonce le rétablissement du parlement dissous en 2002. Le 25 avril 2006, des centaines de milliers de népalais sont en liesse dans les rues des grandes villes du pays.

Le roi défait mais les institutions préservées, les partis de l’opposition officielle s’empressent de nommer un premier ministre, vieillard du parti du Congrès, rodé à la fonction qu’il a plusieurs fois exercée. Les maoïstes déclarent un cessez-le-feu général pour trois mois. Le 26 mai 2006, le parlement retire tous les pouvoirs au roi. Les pourparlers entre les partis d’opposition et les maoïstes aboutissent en novembre à un accord. Les chefs maoïstes réintègrent donc les rangs des gestionnaires qu’ils avaient officiellement quittés en 1996. Gênée désormais par les milices de gueux en armes, la crapulerie réunie déploie l’ONU en paravent pour organiser le désarmement de l’armée maoïste, son intégration dans la police et l’armée nationales et la préparation des élections pour une assemblée constituante. Le 16 décembre 2006, une constitution intérimaire est votée. Le 15 janvier 2007, les maoïstes intègrent le parlement intérimaire ; l’Etat népalais se réunifie. Insurrection de faible intensité, son histoire aurait bien pu s’arrêter là, terminant un mouvement négatif entamé au début des années 1990 enseveli sous les tractations de la crapulerie démocrato-népalaise sous le regard bienveillant de l’information dominante.


Teraï

Pourtant en 2007, un mouvement négatif, développement inédit de l’insurrection d’avril 2006, se propage dans la vallée du Teraï, étroite bande de terre située au sud du Népal le long de la frontière indienne. Occulté par l’information dominante, sa richesse, sa soudaineté, sa virulence, son existence même sont difficiles à saisir. Jusqu’en 2006, le Teraï est caractérisé par une faible présence de l’Etat, un quadrillage par l’armée maoïste et le passage de caravanes de camions de marchandises depuis l’Inde et la Chine vers Katmandou. Après avril 2006, l’armée maoïste devient police d’Etat et les urubus maoïstes se divisent sur la dépouille de l’Etat népalais. Relayant le thème de la discrimination des « hommes de la plaine », les bientôt fameux madhesis, par les « hommes des collines », les toujours pas fameux pahadis, l'information dominante travaille tout au long de l’année 2007, à imposer son interprétation de la révolte du Teraï, présentée comme un mouvement autonomiste centré sur la reconnaissance d’une identité madhesi. L’emballage ethnique ainsi construit, matérialisé par la création fin février 2008 d’un parti madhesi, a eu pour principal objet de dissimuler une révolte contre l’Etat et d’empêcher sa propagation hors des limites du Teraï.

Le 19 janvier 2007 à Lahan, une fusillade entre deux groupes de militants, maoïstes au gouvernement d’un côté et ex-maoïstes qui ne sont pas au gouvernement de l’autre, déclenche deux jours d’émeutes dans la ville, les 21 et 22 janvier : véhicules, bureaux de l’administration, locaux de militants maoïstes et stations de police sont pillés et saccagés alors que le couvre feu est déclaré dès le jour de la fusillade. Puis l’émeute se propage. Jusqu’au 4 février, commissariats, cours de justice, bureaux maoïstes, hôtels, administrations sont les cibles des manifestants à Lahan, Birgunj, Janakpur, Gaur, Saptari, Kaliya, Mirchai, Biratnagar, Inaruwa, Malangawa. La répression est massive. Or, la police que les gueux affrontent est celle de la réinstallation de l’Etat népalais dans le Teraï. Ce sont les premiers actes d’une révolte contre la police d’un Etat unifié. Les maoïstes reconvertis en policiers d’Etat sont la principale cible des émeutiers. La multiplication des affrontements et des saccages se double dès la fin du mois de janvier d’une attaque sans faille des journalistes. A ce stade l’identité madhési n’est pas stabilisée et l’information dominante qui semble découvrir que le Népal ne se résume pas à Katmandou, insinue une manipulation des émeutes par des royalistes. Ce manque d’imagination est une offense à celle des émeutiers qui ont goûté aux émotions d’une insurrection contre le roi quelques mois auparavant. Le 31 janvier, le premier journaliste est rossé à Birgunj et le lendemain, une liste de onze noms de journalistes est affichée dans la ville. Les stations, les équipements et les véhicules de cinq radios sont entièrement détruits, plusieurs journaux fermés et 17 journalistes attaqués. Le 7 février, le nombre de tués par balles, 19, est déjà supérieur à celui du mois d’avril 2006. Les partis reprennent alors la main et le débat semble marquer une pause. Les multiples bandhs et autres manifestations rattachés à la cause madhési facilitent ensuite l’occultation des émeutes dans l’information dominante. Ça et là cependant, des affrontements se produisent, parfois accompagnés d’incendies de maisons et de magasins comme à Nepalgunj le 9 mars qui se soldent par 2 morts, ou encore à Rangeli le 14 où une demi-douzaine de bâtiments administratifs sont incendiés ou à Birgunj le 15 mars.

Un évènement négatif court et fort ouvre la seconde phase de la révolte du Teraï. Le 21 mars 2007 à Gaur, sur un terrain ouvert, à quelques centaines de mètres du centre ville, une nouvelle altercation entre militants madhesis et maoïstes se transforme en bagarre généralisée. En quelques instants, cinq militants maoïstes sont tués. Puis une véritable chasse au maoïste est engagée. Entre lynchages et affrontements avec la police, le nombre de morts est de 28, essentiellement des maoïstes. Le couvre-feu est déclaré. Cet évènement négatif entre émeute et vengeance, dans sa radicalité, inquiète les ennemis de la révolte qui s’unissent et organisent la récupération. Un interlocuteur madhesi est officiellement fabriqué avec l’aval du gouvernement. L’information dominante fidèle alliée de l’ordre établi même sous drapeau maoïste, entreprend alors la scansion du mot madhesi, madhesi, madhesi. Une nouvelle pseudo-ethnie naît ainsi dans l'information dominante qui tente d’encadrer et d’étouffer un puissant mouvement négatif contre l’Etat.

Mais un dernier évènement négatif partant de Birgunj la frondeuse, déborde à nouveau le cadre qu’on impose aux gueux. L’assassinat le 16 septembre 2007 à Birpur d’un homme politique local virulent pourfendeur des maoïstes, relance le débat. Une manifestation se prolonge en affrontements, saccages et pillages qui se propagent très rapidement à plusieurs villes. A Taulihawa, Chaundrata, Birpur, Bishanpur et Butwal le 17 septembre, une centaine de véhicules, près de 300 magasins, 40 maisons de pahadis, des hôtels et deux mosquées sont pillés ou saccagés. Un policier est lynché à mort et s’ajoute aux 14 morts comptabilisés dans les affrontements qui se poursuivent toute la nuit. Le lendemain et surlendemain, le plaisir de l’émeute se partage également à Pattahardehia, Ganeshpur, Khurkhuria, Krishnanagar et Chunaï, où malgré le couvre-feu, des maisons et des véhicules sont incendiés entre les lathicharges des policiers. Après trois jours, des centaines de maisons ont été incendiées, 5 000 personnes ont fui et le nombre de morts s’élève à 31, marque d’une forte répression des policiers qui ont tiré à balles réelles. Une nouvelle fois, les émeutiers semblent se nourrir de la vengeance contre les maoïstes, ex-miliciens et nouveaux policiers, et y puiser les arguments de leur critique du nouvel Etat népalais. Ce sera pourtant la dernière offensive dont le Laboratoire des frondeurs a connaissance. Répression policière et encadrement madhesi prennent progressivement le pas sur le débat des émeutiers. Martyrologie madhesie, unification de l’armée et de la police et établissement de quotas madhesis dans l’administration forment dès ce moment, le tripode de la récupération de la révolte.

La grève générale lancée en février 2008 par le Front démocratique madhesi uni contre les modalités d’organisation des élections de l’assemblée constituante finira d’inscrire les actes négatifs dans un schéma d’affrontements plus traditionnel au Népal. Durant les 14 jours de blocus du Teraï, au moins 6 commissariats entre autres bureaux administratifs sont cependant incendiés à Jitpur le 16 février, à Janaki et Mahottari le 18 et 19, à Maheshpur, Gaurahiya et Bishnubura le 26. Le couvre feu est déclaré successivement à Jitpur, Nepalgunj, Birgunj, Mahottari, Janaki, Janakpur, Biratnagar, dans les districts de Bara, Danusha et Banke. Le 17 février à Nepalgunj, les émeutiers explosent une nouvelle fois le corset militant qu’on leur impose : après avoir tenté d’incendier des bureaux administratifs, les manifestants affrontent lathicharges, gaz lacrymogènes et balles réelles des policiers sur plusieurs fronts dans plusieurs quartiers de la ville. Un émeutier y laisse sa vie, 59 personnes sont blessées parmis lesquels 29 policiers. Le 19 février, l’armée remplace la police à Birgunj. Mais déjà la révolte s’exprime sous des formes plus encadrées et largement éprouvées au Népal, dans des manifestations interminables suivies d’affrontements. Le 26 février, 14 jours et 6 morts (dont un policier) plus tard, un accord est trouvé avec le gouvernement sur les principaux points réclamés par le parti madhesi.

Pendant un an, les émeutiers du Teraï, ceux-là même qui se sont déjà émus en avril 2006, ont radicalisé la critique de l’Etat par des pillages de marchandises, des destructions de commissariats, des attaques de policiers maoïstes et des agressions de journalistes. La répression par la police du nouveau gouvernement a fait plus de 100 morts en 2007, sans commune mesure avec celle menée par la police du roi un an plus tôt. La rhétorique autonomiste a temporairement gagné ; le débat engagé en 1990, conclu lors de l’insurrection d’avril 2006 se clôt dans la vallée du Teraï par une dispute sur l’identité et le parti madhesis. A ce jour, le roi a quitté son palais et les maoïstes triomphent au gouvernement avec l’élection de leur photogénique chef, Prachanda, dont l’image cent fois répercutée dans l'information dominante est destinée à étouffer les promesses de l’insurrection d’avril 2006. Mais en étendant leur vengeance contre l’ancien régime à la critique du nouveau gouvernement, les émeutiers du Teraï ont ouvert un horizon pour la critique pratique de l’Etat au Népal.

(Laboratoire des frondeurs, février 2009)


Dossiers de référence :

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