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Des insurgés sans insurrection : 2006-2007 au Bangladesh

 

 

S’ils n’aboutissent pas à une insurrection contre l’Etat, les actes de destruction d’usines, de pillage, de coupure de route et d’attaque sur les représentants au Bangladesh en 2006 ont obligé les gouvernants à proclamer un état d’urgence et à le maintenir près de deux ans. Face à la marée montante de la révolte, les valets étatiques nationaux instaurent une dictature bureaucratique et militaire avec l’accord tacite de l’information dominante et l’appui officiel des Etats occidentaux.

En 1990, les émeutes au Bangladesh contraignent le général Ershad à démissionner après seize ans d’un régime militaire. Dans le décor mensonger construit alors par l’information dominante, ces émeutes apparaissent comme la manifestation des revendications démocratiques d’étudiants et de militants, alors qu’elles témoignent de la découverte des émotions et des vifs plaisirs du débat pratique par les bangladais. En 1991, à la suite de ces révoltes, les gestionnaires convertissent l’Etat en une démocratie parlementaire où deux dynasties politiques exercent successivement le pouvoir. Depuis, deux femmes issues de deux familles régnant sur deux partis politiques alternent au gouvernement tous les cinq ans après validation électorale. En 2006, Khaleda Zia, dirigeante du Bangladesh Nationalist Party (Bnp) et premier ministre depuis son élection en 2001, doit terminer son second mandat en octobre, tandis que Sheikh Hasina, présidente de l’Awami Ligue, s’apprête à lui succéder pour réaliser à son tour un second mandat après les formalités d’une élection programmée pour 2007. Mais durant l’année 2006, une nouvelle génération de bangladais part à l’assaut de l’Etat, des marchandises et de la société.

Quand en mai 2006 débute la première vague des révoltes bangladaises, les émeutiers népalais donnent le dernier coup de grâce à la monarchie absolue, ceux d’Honiara s’engagent dans de furieuses spéculations pratiques sur la nature de la société, des marchandises, de l’Etat et de l’information occidentale. Le pic de révoltes d’octobre 2006 au Bangladesh anticipe, à sa manière, le bref et intense soulèvement de Nuku’alofa du mois suivant qui fracture durablement l’Etat tongien. Puis au moment où, en janvier 2007, l’état d’urgence est décrété au Bangladesh, les émeutiers du Teraï rouvrent la critique de l’Etat au Népal. Coïncidence ou émulation à distance, les turbulents voisins indiens atteignent eux-aussi, pour l’année 2006, un pic de révoltes avec 22 événements négatifs répertoriés.

Le puissant mouvement négatif de 2006-2007 au Bangladesh se structure en deux moments qui constituent deux attaques complémentaires contre l’Etat et les marchandises. En mai, des milliers d’émeutiers de l’agglomération de Dhaka, principalement des ouvriers, pillent et détruisent des usines à tour de bras, et coupent les routes. En octobre, des attaques à répétition contre l’Etat, les partis, les responsables politiques et les marchandises prennent le prétexte de hartals - journées de grève générale et de manifestations - convoqués par les partis d’opposition. Alors que la première phase est une critique de l’organisation de la société autour du travail, des marchandises et de l’Etat bangladais, la seconde est une critique de l’alternance dynastique des gouvernements et vise directement la forme démocratico-parlementaire de l’Etat, qui au final n’y résiste pas : en janvier 2007, le président bangladais décrète l’état d’urgence et proclame la loi martiale, annule les élections prévues et met en place une dictature.

Dans ce pays jeune et très densément peuplé, la critique des institutions, de l’Etat, des entreprises et des marchandises s’exprime dès que l’occasion se présente. La pensée circule, se concentre et précipite dans des émotions collectives, puis se disperse à nouveau, à très grande vitesse. Les bangladais ont acquis de fortes dispositions à s’émouvoir publiquement et la passion du débat pratique est ici vigoureuse. L’émeute est fréquemment agrémentée de coupures de routes, de saccages et de quelques pillages. Si les deux grandes révoltes de 2006 concernent Dhaka – une agglomération de 12 millions d’habitants bâtie sur le delta du Gange et du Brahmapoutre - et les principales villes du pays, une myriade d’émeutes locales éclatent tout au long de l’année aux quatre coins du pays.

 

1. Comme pour marquer l’entrée dans une nouvelle époque, le seul mois de janvier 2006 connaît autant d’émeutes locales que la triste année 2005, soit deux : à Kansat, des résidents protestant contre les pannes d’électricité saccagent les bureaux de l’entreprise, coupent les routes et affrontent la police ; tandis qu’à Dhaka, pendant un blocus décrété par l’opposition des manifestants sur un piquet de route affrontent la police. Comme en Argentine, comme au Népal, comme en Bolivie, comme au Kirghizistan, comme au Kenya, les émeutiers bangladais sont de furieux coupeurs de routes, mais pas seulement les émeutiers, les militants des partis aussi.

Le premier assaut de l’offensive de 2006 a lieu du 20 au 24 mai, pour se poursuivre sporadiquement jusqu’à la fin du mois de juillet. Cette révolte d’un type nouveau - nous n’en connaissons pas d’équivalent dans notre observation - se développe dans et autour des usines textiles de l’agglomération et de la périphérie de Dhaka. Le samedi 20 mai, à une quarantaine de kilomètres de Dhaka, un millier d’ouvriers du textile de la FS Sweater Factory à Sreepur, dans le district de Gazipur, arrêtent leur travail pour demander la libération de deux des leurs, arrêtés l’avant-veille lors d’une manifestation. Les gardes de l’entreprise et les policiers appelés en renfort empêchent toute sortie, et les retiennent à l’intérieur du bâtiment. Qu’à cela ne tienne, sautant par-dessus les murs de l’usine, les ouvriers sortent dans les rues où des habitants les rejoignent. Ensemble, ils coupent l’autoroute Dhaka-Mymensingh, combattent la police qui essaie de les déloger pendant plusieurs heures, détruisent des voitures, puis retournent vers les bâtiments de l’usine, et les saccagent. Une personne est tuée par balles tandis que 70 ouvriers et 5 policiers sont blessés. Le lundi 22 mai, à 18 kilomètres de Dhaka, dans la zone d’exportation prioritaire de Savar, des ouvriers bloquent l’entrée de l’usine pour réclamer le versement de trois mois d’arriérés de salaires. Ils sont attaqués par des gardes armés. 60 000 personnes travaillent dans cette zone industrielle où est appliquée une réglementation spécifique : les entreprises ne paient pas d’impôts, il y a une législation du droit du travail particulière, les syndicats sont interdits. Les ouvriers furieux d’avoir été attaqués par les milices privés de l’usine vont d’une fabrique à l’autre et débauchent d’autres ouvriers : ils sont bientôt 20 000 dans les rues, armés de barres de fer, de bambous et de bâtons. Ils barricadent les routes avoisinantes et attaquent les usines à l’intérieur de la zone d’exportation prioritaire. Au gré des affrontements, les policiers dispersant les émeutiers en une multitude de petits groupes, les assauts se propagent à l’extérieur, vers les usines d’une zone industrielle voisine. 3 fabriques sont incendiées et une centaine sont vandalisées. Les accès à Dhaka sont coupés, des bus et des voitures sont brûlés sur les barrages. Les émeutiers ont maintenant une liste de revendications en onze points. Dans un discours relayé par l’information et le gouvernement, les patrons des entreprises affolés évoquent une déstabilisation de l’étranger menée par des « agitateurs ». Le lendemain, 23 mai, c’est le black tuesday : dans l’information dominante qui confond lumière et obscurité, tous les jours où le négatif est à l’œuvre sont noirs. Dès 8 heures du matin, des ouvriers barricadent les rues de Dhaka, mettent le feu aux voitures, et commencent à détruire des usines. Deux autoroutes vers la capitale sont coupées par des piquets. A Savar, des milliers de personnes manifestent puis se dispersent en petits groupes pour des attaques ciblées : 4 usines incendiées et 50 autres saccagées. Quatre journalistes sont justement tabassés par les émeutiers, possiblement parce qu’ils n’apprécient pas la calomnie inventée la veille, mais aussi parce que leurs appareils photos sont des armes aux mains de l’ennemi. A Tongi, des milliers de personnes se rassemblent devant un lycée, puis chantent des slogans contre les propriétaires d’usines textiles et caillassent des voitures et des usines. A Tejgaon, des centaines de jeunes, pas seulement ouvriers, attaquent une usine après que les employés refusent de quitter leur poste ; ils brûlent 8 véhicules sur le parking de l’usine, volent machines et marchandises à l’intérieur, puis incendient le bâtiment ; une fois terminé, ils passent à l’usine voisine traitée selon le même procédé. Partout, à Uttara, à Mirpur, des fabriques sont saccagées, pillées et incendiées, et fait nouveau, des magasins et des maisons qu’on imagine appartenant à des responsables d’entreprises sont pillés. Toute la journée, les émeutiers affrontent les policiers qui ont été déployés dans les rues afin de rouvrir la circulation et de protéger les usines. 100 usines sont saccagées en un jour dont 7 sont réduites en cendres, tandis que 100 à 200 personnes, dont 20 policiers, sont blessées dans les bastons. Face aux demandes pressantes des chefs d’entreprises pour que les usines soient protégées par les soldats, le premier ministre Khaleda Zia ordonne le déploiement de l’armée dans six villes. Pour prévenir toute propagation de la révolte, 300 militaires sont déployés préventivement à Chittagong, la seconde ville du pays. La thèse principale sur la révolte, défendue par le gouvernement Zia et les entrepreneurs, et reprise par les journalistes, est qu’il s’agit d’une conspiration organisée de l’étranger pour déstabiliser l’économie nationale. A l’appui de cette thèse, les journamerdes soulignent que les émeutiers sont en majorité masculins alors que les ouvriers de ces usines sont des femmes ! Mais si on en croit les propos d’un témoin oculaire rapportés par un anonyme Marut, la raison est toute autre. L’émeute a « readily unified street vendors, rickshawallas in one single angry 'mob', which was throwing stones, crashing cars, setting fire on big volvo buses » ; de nombreuses personnes déjà présentes dans les rues ont renforcé les rangs des émeutiers.

Chez les gestionnaires, c’est la panique. Pour empêcher de nouvelles manifestations, les usines textiles sont fermées le lendemain, et les zones d’exportation prioritaire, désertes, sont gardées par des militaires. 10 000 policiers et soldats sont déployés dans Dhaka et ses environs. Des rumeurs affirment que les soldats ont ordre de tirer à vue sur les manifestants. Ce jour-là, les ouvriers restent majoritairement à leurs domiciles. Il n’y a qu’à Gazipur que des centaines de personnes se rassemblent et saccagent 5 usines. En parallèle à la répression, la récupération s’enclenche : une commission tripartite comprenant le gouvernement, les représentants des entreprises et des syndicalopes extérieurs, qui s’instituent en porte-parole, se met en place pour statuer sur une augmentation du salaire minimum, qui n’a pas varié depuis 12 ans (il sera augmenté d’un tiers pendant l’été). Et comme si les émeutiers ne savaient pas quelles perspectives donner à leur critique et comme s’ils étaient étonnés de leur nombre et de leur puissante négativité, la révolte s’arrête provisoirement là, par la fermeture provisoire des usines, le déploiement de l’armée, et la récupération par les revendications salariales. Les répercussions et les suites de cet évènement inaugural seront pourtant nombreuses en juin, juillet et août 2006, et au-delà en 2007 et jusqu’en 2008, dans de nouvelles émeutes qui prendront des formes similaires bien que de moindre ampleur.

Ce premier acte de la révolte au Bangladesh est une nouveauté dans la négativité observée jusqu’alors par le Laboratoire des frondeurs : ce sont des révoltes qui naissent dans ces endroits fermés que sont les usines, mais dont la critique prend son essor dans les rues, bien loin des tristes revendications salariales que l’on voit partout ailleurs dans le monde. Ces émeutes sont des explorations de la pensée, sporadiques, spontanées, qui se propagent par contagion, de proche en proche, d’un quartier à l’autre, d’une ville à l’autre, où se manifeste l’ubiquité du négatif. Si la généralisation des destructions d’usine par leurs ouvriers constitue la nouveauté radicale de l’évènement, les coupures de routes et les pillages montrent l’inventivité de la révolte. Dans un Etat dont le fond de commerce consiste à vendre la population comme main d’œuvre à des entreprises souvent étrangères et qui vit de ce commerce, une attaque sur les usines est d’abord une attaque contre l’Etat. En témoignent les coupures de routes où le gouvernement est directement visé par des slogans, et sa police par des pierres. A des années-lumière des tristes usines autogérées par les pauvres d’Argentine qui veulent conserver leur travail, les émeutiers bangladais en brûlant les usines nient une organisation de la société autour du travail et des marchandises, et l’Etat qui l’a créée et la maintient pour le compte des gestionnaires occidentaux. Même si, l’information dominante aidant, les prétextes gestionnaires refont surface après la révolte, le discours de l’émeute est limpide : il s’agit d’en finir avec cet ordre. Le déploiement de la critique pratique hors des usines, jusque dans les rues en est la preuve : ce ne sont pas des ouvriers en tant qu’ouvriers qui se révoltent, ce sont des émeutiers qui critiquent l’ordre du monde dont l’Etat, les marchandises et l’information dominante sont les garants. Celui qui nie sa condition d’ouvrier en détruisant l’usine où il travaille, n’est plus un ouvrier mais un émeutier ; il en est de même pour le vendeur ambulant, le rickshawalla, le voisin ou le passant qui se joint à la révolte. Pourtant ces émeutes semblent s’épuiser d’elles-mêmes : debout sur les tas de cendres des usines, les émeutiers, comme étonnés de leur victoire, restent paralysés au moment de s’engager dans la belle perspective qu’ils viennent d’ouvrir.

 

2. La seconde vague de révoltes au Bangladesh est à double détente. Elle débute à partir de juin 2006 par une constellation d’émeutes locales et se concrétise cinq mois plus tard, en octobre 2006, par un assaut tranchant qui est un approfondissement de la critique de l’Etat à travers ses partis. Cette vague de révolte parce qu’elle est reliée à une pseudo-dispute des partis d’opposition et des partis gouvernants est présentée comme strictement séparée de la première offensive dans les usines ; pourtant la radicalité qui s’y exprime n’aurait certainement pas vu le jour sans la détermination inattendue du premier assaut.

Comme des échos multiples et déformés de mai 2006, quantités d’émeutes apparaissent de juin à septembre dans la brèche ouverte par la première vague de négativité. Ces révoltes montrent l’imbrication temporelle d’actes négatifs ayant des motifs différents, et l’unité du mouvement négatif au Bangladesh : un même discours parcourt les émeutes malgré la multiplicité des prétextes. Du 11 au 14 juin, un hartal, désigné par l’opposition sous le slogan martial de siège de Dhaka, est le prétexte à des actes négatifs dans la capitale et sa banlieue : des gares sont attaquées, des voitures incendiées, des policiers caillassés. La protestation est organisée par l’Awami Ligue qui réclame une réforme électorale et la démission du président de la commission électorale. L’absence de récupération des révoltes des ouvriers dans le blabla de l’Awami Ligue qui ne les mentionne même pas, est remarquable pour un parti qui tient à faire croire qu’il engagé dans une lutte à mort avec le gouvernement. Face au danger de voir son propos gestionnaire détourné par des émeutiers, le parti préfère prudemment garder le silence. Car les émeutes locales se multiplient. Le 16 juin et le 30 juin à Bagerhat, Sylhet, Comilla, Jessore et Dhaka, des spectateurs frustrés de l’interruption de la retransmission télévisée de matchs de la coupe du monde de football par des pannes de courant incendient les centres de distribution électrique, saccagent les bureaux et les maisons des responsables de l’entreprise qu’ils tabassent. Le 18 juin et le 10 juillet, à Gazipur et à Savar, dans la périphérie de Dhaka, des usines sont caillassées, les émeutiers dressent des barricades et affrontent les policiers. Entre temps, le 2 juillet, une nouvelle journée de hartal au même motif que la précédente, bloque les principales villes du pays, des piquets coupent routes et rails et deux manifestants meurent lors de combats sur une autoroute. Du 26 au 30 août, c’est au tour des habitants de Phulbari, dans le Rajshahi au nord du pays, de s’émouvoir. S’opposant à l’ouverture d’une mine de charbon à ciel ouvert par une firme anglaise, 10 000 à 20 000 personnes manifestent, les rues et les ponts sont coupés, les quartiers résidentiels des employés de l’entreprise sont pillés ; particulièrement meurtriers, les combats entre manifestants et policiers font de 5 à 7 morts suivant les sources. Les partis d’opposition récupèrent la protestation de Phulbari en organisant une journée de hartal à Dhaka ; elle se régénère en émeute durant laquelle un ministre est escraché. Echaudé, le gouvernement abandonne officiellement le projet de mine. Un mois plus tard, du 27 au 30 septembre, une nouvelle panne de courant est prétexte à trois jours d’émeutes à Dhaka où l’on retrouve encore diversement mêlé des habitants et des ouvriers des usines textiles. C’est peut-être cette brève période qui décrit le mieux l’imbrication des motifs et des catégories de personnes participant aux émeutes - soigneusement séparés par l’information dominante et par les récupérateurs gauchistes, quoique pour des raisons différentes. Quelques jours auparavant, à Narsingdi dans la grande banlieue de Dhaka, des ouvriers qui subissent une interruption de leur travail à l’usine à la suite d’une panne de courant, attaquent les bureaux de l’entreprise d’électricité et incendient les transformateurs. Le 27 septembre, au même motif, 20 000 personnes descendent dans les rues de Dhaka et s’en prennent aux bureaux de l’administration du gouvernement et de l’entreprise d’électricité ; ils affrontent la police toute la nuit et le lendemain. Le ministre de l’énergie démissionne le 29 septembre, et le gouvernement annonce des poursuites contre 25 000 personnes. Le 30 septembre, le prétexte change mais le discours persiste, les ouvriers des usines de Dhaka et Gazipur saccagent 5 usines, et coupent une autoroute et plusieurs routes. Rejetant le nouveau salaire minimum qui leur a été proposé à l’issue des négociations de l’été, des ouvriers des usines textiles se révoltent à nouveau le 10 octobre : 7 fabriques sont saccagées, des centres commerciaux sont pillés et une garnison est attaquée. Ainsi, en ce début de mois d’octobre au Bangladesh, tous les prétextes sont bons pour l’émeute, et n’importe quel individu peut se révéler être un émeutier.

Le cœur du second assaut négatif est la période du 27 au 29 octobre. C’est, pour le Bangladesh, l’évènement le plus important de 2006-2007 en termes d’extension géographique et de nombre de morts (entre 25 et 30). Après cinq ans de gouvernement, la serpillère du Bnp, Khaleda Zia, quitte son poste. Le président Iajuddin Ahmed est chargé de nommer le chef du gouvernement intérimaire, qui doit organiser des élections sous trois mois. La coalition de quatorze partis dirigée par Sheikh Hasina, leader de l’Awami Ligue, soupçonne le Bangladesh Nationalist Party de vouloir truquer les élections et refuse la possible nomination à ce poste du chef de la cours suprême K. M. Hasan. Dans les plus grandes villes du pays, à Dhaka, Chittagong, Khulna, Rajshahi, Barisal, Comilla, Mymensingh, Rangpur, Narsingdi, Bogra et Jessore, les bureaux du Bnp sont saccagés, incendiés, des ministres sont attaqués à leur domicile et des représentants de partis sont tabassés ou tués. Il est difficile de discerner parmi ces attaques, celles qui sont le fait de militants et celles dues à des anonymes trop heureux de pouvoir se venger en toute impunité du gouvernement sortant ou de notables locaux. Les relevés des journamerdes ne permettent pas d’étayer cette hypothèse, d’autant que ces nobles professionnels sont persuadés d’avoir affaire uniquement à des affrontements entre militants de partis adverses.

Le 26 octobre, débutent les attaques sur les représentants du Bnp et sur leurs biens. Le vendredi 27 octobre, en même temps que Khaleda Zia officialise dans la soirée la fin de son mandat, des manifestations ont lieu à Dhaka et dans sa périphérie, à Shariatpur et Gazipur, mais aussi au nord du pays, à Rajshahi, Bogra et Rangpur. Les manifestants armés de bambous affrontent des militants du Bnp ou de la Jamaat-e-Islami, l’un des quatre partis membre de la coalition au gouvernement, ou des policiers ; ils détruisent des bureaux du Bnp, des résidences, des bureaux d’entreprise et des commerces appartenant à des leaders de l’ex-coalition au pouvoir. Deux responsables de partis sont tués. A Dhaka, des ministres sont attaqués à leur domicile.

Le samedi 28 octobre, la révolte gagne en intensité dans la capitale, et se propage aux grandes villes du pays. L’Awami Ligue refuse toujours la nomination de K. M. Hasan, jugé trop proche du Bnp, au poste de premier ministre et appelle à un hartal, refrain connu. Les voies routières, ferrées et navigables reliant Dhaka au reste du pays sont bloquées par des piquets ; les magasins et les bureaux sont fermés. Les manifestants de l’opposition qui défilent dans les rues sont agressés par des militants des partis adverses ce qui provoque des affrontements à répétition où la police est également prise à parti. Des milliers d’émeutiers caillassent les policiers, et des tirs sont échangés pendant les bastons. Il y a au total 5 morts et 175 blessés dont 75 par balles dans la capitale. Un peu partout, des députés et des ministres sont attaqués à leur résidence ou dans leur voiture à l’occasion d’interception par des émeutiers sur des barrages routiers. Les militants des deux bords mettent le feu aux bureaux du parti adverse et aux maisons des représentants, avec un net avantage pour le Bnp qui comptabilise le plus grand nombre de pertes subies. Des représentants des partis sont lynchés. A Keraniganj, 25 bureaux du Bnp sont saccagés. A Chittagong, un ministre est attaqué. A Narsingdi, deux douzaines de bureaux du Bnp sont vandalisés tandis qu’à Gopalganj, la foule incendie 5 maisons de leaders du Bnp. Dans le district de Jessore, à Jhikargachaha, 100 magasins sont saccagés, des bureaux de deux partis au gouvernement sont incendiés et l’autoroute est barricadée. A Meherpur, la police ouvre le feu sur une manifestation de l’opposition faisant 2 morts. Dans 28 districts on signale des affrontements et des saccages. La police déclare ne rien maîtriser. Des bâtiments de l’administration sont attaqués, souvent dans la foulée d’attaques sur les sièges de partis. Des pillages de magasins sont fréquemment signalés. Le gouvernement décrète des mini-états d’urgence dans certains quartiers, en application de la section 144 qui interdit localement tout rassemblement. La seconde journée d’émeute se solde par 13 morts et 2 000 blessés dans tout le pays. Pendant ce temps, et alors que l’information voudrait faire croire à des combats sans merci entre militants des deux partis, les secrétaires de l’Awami Ligue et du Bnp négocient la gestion future du pays : une photo les montre joviaux en train de se serrer la pince en présence du président. Finalement, le chef de la cour suprême K. M. Hasan refuse le poste de premier ministre, le président Iajuddin Ahmed s’autodésigne chef du gouvernement provisoire.

Le dimanche 29 octobre, la ville de Dhaka est entièrement bloquée par le hartal : les rues sont désertes, la plupart des magasins fermés et la circulation quasi-inexistante, seules de tristes processions de militants tristes occupent les rues, ce qui contraste avec l’abondance du jour précédent et marque la reprise en main du mouvement dans la capitale. Mais ailleurs, les affrontements et les coupures de routes et de voies navigables se poursuivent, en particulier sur les bordures de l’agglomération de Dhaka, à Keraniganj, Narayanganj et Netrakona. Les ports de Chittagong et Mongla suivent aussi le hartal. Malgré l’imposition de la section 144 à un grand nombre de quartiers, les manifestations et les affrontements n’ont pas cessé depuis la veille, au sud, dans quatre villes situées dans les divisions administratives de Barisal et de Chittagong, et à l’ouest, dans sept villes des divisions administratives de Rajshahi et Khulna. Les actes négatifs y visent autant les sièges des partis d’opposition que du gouvernement. Des maisons de responsables politiques et des banques appartenant aux partis politiques sont détruits. A Noakhali, les bastons du samedi se poursuivent le dimanche : la mort d’un militant de l’Awami Ligue déclenche une attaque sur les bureaux du Bnp, où les manifestants tabassent à mort le leader local puis pillent une trentaine de commerces. A Keraniganj et à Sirajganj, la police tire à balles réelles sur les manifestants. A Bogra, alors que 3 000 militants du Bnp attaquent le commissariat où des militants de l’Awami Ligue se sont réfugiés après avoir incendiés 2 sièges du Bnp, la police tire et tue une personne. Dans le district de Nilphamari, c’est un cycle d’attaques et contre-attaques entre militants de la Jamaat-e-Islami et de l’Awami Ligue commencé la veille, qui aboutit à la mise à feu de 2 banques commerciales, de 2 sièges de partis, des bureaux d’une entreprise appartenant à un notable, et de 2 maisons appartenant à des représentants des 2 bords, avec une symétrie quasiment parfaite. Le bilan de la troisième journée est de 7 morts et de 300 blessés dont des policiers. Le gouvernement étend encore l’application de la section 144. Réagissant favorablement à l’auto-nomination, le dimanche, de Iajuddin Ahmed comme chef du gouvernement, le parti d’opposition décrète l’arrêt du hartal le lundi 30 octobre, en donnant un délai au nouveau chef du gouvernement pour qu’il fasse la preuve de sa neutralité, tout en le menaçant d’un nouveau hartal le 3 novembre. Dhaka suit tristement le mot d’ordre des partis d’opposition, que la police s’applique à faire respecter : 200 personnes sont arrêtées en deux jours, la capitale reprend alors une activité presque normale. Mais dans une dizaine de villes, les gueux moins dociles maintiennent des piquets de routes, pendant deux jours encore, saccageant des bureaux, pillant des commerces et lynchant des responsables politiques. On ne sait que peu de choses de ces révoltes tant l’information dominante qui claironne l’arrêt du hartal, malgré les évidences contraires, est pressée d’en terminer. On ne sait pas par exemple, si les émeutiers en plus de ne pas se plier à la décision du parti en poursuivant la révolte se sont attaqués, ici ou là, aux responsables du parti d’opposition. Le bilan total des morts entre le 27 et le 31 octobre s’établit selon notre décompte à 30, ce qui donne une idée de l’ampleur des affrontements avec la police et entre militants adverses, et des règlements de compte avec les notables politiques qui ont eu lieu. Le débat qui s’est engagé est vigoureux si on s’en tient aux actes négatifs. En trois jours les émeutes se sont propagées aux principales villes du pays, dont certaines avaient déjà connu des émeutes en mai, lors la première phase de la révolte.

De novembre 2006 à janvier 2007, six hartals convoqués par les partis de l’opposition sont organisés : le 3 novembre, du 12 au 15 novembre, du 20 au 23 novembre, du 3 au 4 décembre, le 21 décembre, et enfin, du 7 au 9 janvier 2007. Malgré les efforts incessants des responsables de l’opposition, la négativité ne s’épuise pas : les mobilisations sont intenses, et les blocages à chaque fois massifs, bien que le gouvernement ait interdit toute manifestation. Les révoltes restent encadrées et les partis sont rarement dépassés par la négativité ou trouvent alors le moyen de l’occulter. Bien que je ne doute que les bangladais soient assez peu intéressés par le retour au pouvoir de la serpillère Sheikh Hasina mais bien plus par une vengeance contre le gouvernement sur le départ, la facilité avec laquelle l’Awami Ligue décrète à chaque fois la fin des hostilités reste déconcertante. Et la ritualisation des actes négatifs lors des hartals décrit l’enlisement de la révolte dans la comédie des gestionnaires. L’information dominante joue ici un rôle central. Elle donne à penser que c’est une rivalité personnelle de deux femmes, leaders de deux partis opposés, qui fait dévier un processus électoral vers un affrontement de rues où chaque parti tente de s’imposer par la force ; alors que c’est au contraire, l’irruption du débat des gueux bangladais qui donne une apparence de contenu à la pseudo-dispute sans contenu de représentants politiques rivaux. Lorsque le mercredi 10 janvier, Sheikh Hasina annonce une grève et des manifestations permanentes devant le palais de la présidence à partir du 14 janvier, cela ne rassure pas le gouvernement qui n’est sûr ni de sa police, ni du contrôle de l’opposition sur ceux qui sont dans la rue. D’autant plus que, tandis que les hartals à répétition n’ont pas réussi à épuiser une négativité qui continue de se manifester au moindre prétexte, les usines textiles continuent d’être un produit hautement inflammable. A Tejgaon le même jour, des ouvriers émancipés de leur condition en incendient une et en saccagent d’autres. Le lendemain, les nations unies puis l’union européenne annoncent qu’elles refusent de participer à l’observation des élections du 22 janvier, comme elles l’avaient fait lors des précédentes élections, ce qui signifie que ces élections n’auront aucune légitimité aux yeux des occidentaux. Ce qu’il y a à comprendre dans cette laborieuse comédie dont le public est la dupe, c’est que les gestionnaires occidentaux, lassés, appellent désormais à la mise en place d’un gouvernement militaire pour mettre fin aux révoltes récurrentes. Le 11 en soirée, le valet Iajuddin Ahmed décrète l’état d’urgence et la loi martiale puis déploie l’armée dans les grandes villes du pays. Tout rassemblement est interdit et les élections sont reportées sine die. Le lendemain, un bureaucrate quelconque, l’ex gouverneur de la Banque centrale du Bangladesh, Fakhruddin Ahmed, est nommé premier ministre. Ainsi, le gouvernement, acculé par les assauts tenaces et radicaux des émeutiers depuis mai 2006, fait le constat de l’échec répété de la prétendue dispute des partis politiques à canaliser et à vider de son contenu le débat des gueux bangladais. La méthode dite démocratique qui consiste à enrégimenter les pauvres modernes par des élections ne fonctionne plus.

Le dénouement de cet imbroglio serait drôle s’il n’était pas la marque de l’échec cuisant de la révolte. Dans le courant des années 2007 et 2008, une commission de lutte anti-corruption dirigée par des militaires emprisonne à plusieurs reprises Sheikh Hasina et Khaleda Zia, sans qu’aucune émeute n’ait lieu, prouvant le mépris où ces représentants et leurs partis sont tenus. Les hartals ne sont même plus considérés comme un prétexte acceptable pour s’émouvoir. Seules persistent vigoureuses, inattendues et inventives, les révoltes dans et autour des usines textiles. De janvier 2007 à septembre 2008, ces émeutes continuent, à un rythme soutenu malgré l’état d’urgence : à Khulna le 20 avril, à Gazipur le 19 et le 20 mai, à Savar le 13 et le 14 septembre et à Tejgaon le 22 septembre pour l’année 2007 ; à Narayanganj du 12 au 15 avril, dans la grande banlieue de Dhaka, à Savar, Gazipur, Kamsipur, Sreepur, Basan, Mymensingh et Rampura du 8 au 13 août et à Gazipur, Savar et Narsingdi le 2 et 3 septembre pour l’année 2008. A chaque fois, les émeutiers saccagent et incendient les usines, pillent les alentours et coupent les autoroutes. Finalement, après deux ans d’état d’urgence et une révision de fichiers électoraux, le président Ahmed organise des élections le 29 décembre 2008. Les observateurs internationaux, satisfaits et confiants, sont là, l’armée patrouille dans les rues. Surprise ! L’élection oppose Khaleda Zia pour le Bangladesh Nationalist Party et Sheikh Hasina pour l’Awami Ligue. Dans le respect de l’alternance, cette dernière est élue premier ministre dans l’indifférence générale, deux ans après les révoltes de 2006 qui avaient empêché son élection et entrainé un coup d’Etat.

 

3. Le mouvement négatif de 2006-2007 au Bangladesh est resté dans sa généralité, invisible et inconnu, tant les deux évènements négatifs majeurs qui le constituent ont été scindés dans leur présentation publique : l’information dominante ne voyant dans les débats de rues qu’un prolongement anormal et pathologique d’une dispute de partis dans le cadre policé d’une élection démocratique ; les gauchistes interprétant les attaques d’usine selon leur grille d’analyse gestionnaire et marxiste comme une revendication d’ouvriers soumis à des conditions de travail particulièrement dures et souhaitant leur amélioration. Ces deux partis, en ennemis de la révolte, plutôt d’accord sur le fond mais en désaccord sur les méthodes de gestion des pauvres, ont masqué par leurs interprétations calomnieuses, l’unité de l’offensive de 2006, contribuant ainsi à son ignorance et à l’échec d’un mouvement qui semblait prometteur. En spéculant sur les catégories d’individus engagés dans l’émeute, en les rabattant sur des prétendues identités qui fondent la société, celles d’ouvrier ou de militant politique, l’information dominante, les syndicats, les partis politiques et les gauchistes divisent les émeutes entre elles par une fausse représentation post festum et les émeutiers entre eux dans l’émeute. Or l’émeutier n’est ni une catégorie de personne, ni une identité permanente, mais un état passager, temporaire, de médiation avec l’aliénation et d’exploration pratique de la pensée.

Malgré leur offensivité, les émeutiers n’ont pas su produire leurs propres médiations et sont restés séparés. C’est que l’information dominante et les partis politiques ont gardé la clé de la dispute : c’est elle qui au jour le jour a défini le sens de l’évènement, en mettant le plus en vue les faits qui corroboraient son interprétation, en occultant les autres. Ce sont eux qui ont tenu les révoltés séparés entre eux, décrétant des hartals dès que cela était nécessaire pour épuiser la négativité, et les arrêtant lorsqu’ils échappaient à leur contrôle et devenaient trop menaçants pour l’Etat.

En regard des actes négatifs durant les hartals, les émeutes qui naissent dans les usines textiles portent un débat beaucoup plus radical : critiquant l’Etat, le travail, la société, les marchandises, ces émeutiers partent à l’assaut du monde. Là, l’écran de fumée des gauchistes empêche bien souvent de voir ce qui est sous nos yeux, et bien que les syndicats n’aient aucune prise sur ces révoltes, le brouillard intéressé des « classes sociales » obscurcit le jugement. Mais pour l’instant, les gestionnaires restent démunis face à ces ouvertures de débat. Par exemple, le 2 et le 3 septembre 2008 à Gazipur, la rumeur d’un ouvrier assassiné par un fantôme dans les toilettes de l’usine déclenche la colère des ouvriers qui saccagent les machines et les marchandises produites. La fête se propage, les autoroutes proches sont coupées, une dizaine de fabriques sont vandalisées. Focalisée sur l’énigme du prétexte, l’information dominante baptise le phénomène du nom de « ghost panic » et glose sur la prétendue irrationalité des ouvriers. Car où sont passées les prétendues revendications salariales qui s’inséraient si bien dans la récupération des syndicamerdes et des journalopes ? Ce motif qui n’en est plus un s’élève au-delà du motif. Ce qui est en jeu ici n’est pas l’amélioration d’une condition mais à travers sa négation, la réalisation des humains, ici et maintenant.

(Laboratoire des frondeurs, février 2009)


Chronologie des évènements négatifs au Bangladesh de 2006 à 2008

Dossiers de référence :

Date Lieu Code
06 01 04
06 01 22
06 02 15
06 04 19
06 05 20
06 06 11
06 08 26
06 09 19
06 09 30
06 10 27
07 04 20
07 05 20
07 08 20
07 10 14
07 10 22
08 04 11
08 04 12
08 04 29
08 05 10
08 08 09
Kansat
Dhaka
Umednagar
Dhaka
Gazipur
Dhaka
Phulbari
Narsingdi
Dhaka
Dhaka
Khulna
Gazipur
Dhaka
Savar
Dhaka
Dhaka
Narayanganj
Dhaka
Dhaka
Savar
06 BAN 1
06 BAN 2
06 BAN 3
06 BAN 4
06 BAN 5
06 BAN 6
06 BAN 7
06 BAN 8
06 BAN 9
06 BAN 10
07 BAN 1
07 BAN 2
07 BAN 3
07 BAN 4
07 BAN 5
08 BAN 1
08 BAN 2
08 BAN 3
08 BAN 4
08 BAN 5