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Les conversations singulières

Quand la conversation sort des salons et s’établit dans les rues

 

 

L’histoire, ce débat fait de révolutions et d’insurrections, qui est une profonde dispute sur le genre humain et sur la nature du monde, et dont le but est la détermination de la pensée, est tissée de conversations singulières qui naissent à l’occasion des grandes révoltes. Ces conversations sont le moyen d’explorer le mouvement de l’esprit, de passer de l’aliénation de la pensée à la pensée consciente et de la pensée consciente à la détermination de la pensée.

Le laboratoire des frondeurs a tout fondé sur l’observation des actes négatifs dans le monde. Rien ne nous prédisposait à nous intéresser à la conversation, sinon quelques expériences personnelles où nous avions pu, dans nos vies, prendre la mesure de son caractère décisif et le mettre en pratique. Il n’y avait là rien de suffisant pour faire de la conversation un objet historique. Or depuis 2004, un évènement négatif, où un versant de nos projets a pris racine, a gardé toute son opacité et s’est dressé comme une interrogation. Au sein de l’insurrection argentine de 2001, des assemblées de quartier ont surgi et, avec elles, une foule de questions. La théorie des assemblées argentines menée en 2010-2011 nous a amené à réfuter la plupart de ces conjectures pour y découvrir ce que nous avons nommé des conversations singulières.

Ce phénomène n’est pas resté isolé dans l’histoire récente. D’autres assemblées dédiées à la conversation ont surgi dans le monde dans les années suivantes, en 2003 à El Alto et La Paz, en 2005 à Quito, et en 2008 en Grèce, au cours d’insurrections ou d’émeutes majeures. Ainsi, une forme particulière de conversation, issue de la négativité pratique, est en train de s’affirmer dans l’époque comme un moment clé du débat qu’est l’histoire.

L’ébauche d’une théorie de la conversation nous a pris des mois, et au final près de deux années. C’est comme si toute réflexion nouvelle devait, pour apparaître, trouver son chemin à travers une multitude de concepts obsolètes à la dérive qui ralentissent le cours de la pensée, la faisant bifurquer vers des bras morts ou des eaux dormantes, où elle stagne des mois durant, jusqu’à ce qu’une impulsion nouvelle, une brise légère, un tremblement, une crue soudaine la remette à nouveau en mouvement selon le cours du fleuve.

Finalement, la notion de conversation s’est peu à peu dégagée de sa gangue quotidianniste pour apparaître comme le point focal des révoltes actuelles, comme le nœud d’une dispute où le mouvement de la pensée - surplace et accélération, conscience et aliénation - est en jeu. Au terme d’une première phase de l’enquête, deux formes de conversation semblaient coexister l’une devançant l’autre en fonction du moment historique : une conversation quotidienne vide et sans but, et des conversations historiques avec un contenu et orientées vers un but. Pour cerner le phénomène de la conversation et son apparente scission, nous avons alors mené plusieurs explorations de front, qui sont pour partie présentées ici.

La première concerne le rôle historique des conversations pendant les révolutions. La généralisation de la conversation à tous et son expansion dans les rues a été un moteur de la révolution française ; sortant des salons, où elle était réservée à l’aristocratie et à la bourgeoisie lettrée, la conversation s’est installée dans la rue et s’est ouverte à tout. Elle a été le moment par excellence du débat du monde, l’arme et le laboratoire des gueux. C’est là que tous les sujets ont été discutés, que les spéculations les plus hardies ont été formulées, et qu’a commencé leur mise en œuvre. On pourrait faire des remarques similaires à propos de la révolution russe, avec la création spontanée en février 1917 d’assemblées sur la perspective Nevski, ou de la révolution iranienne en 1978. Chaque révolution invente des formes et des contenus de la conversation qui correspondent à son débat singulier.

La seconde exploration a porté sur l’ennemi des révoltes contemporaines, l’information dominante, pour comprendre sa relation à la conversation quotidienne. La conversation a été identifiée comme le lieu de formation des opinions des individus et, logiquement, comme le fondement de l’ordre social. Son fonctionnement est relativement simple : journalistes, marchands et gestionnaires suggèrent les contenus des conversations quotidiennes des individus, s’assurant par ce biais de leur propre maintien. Fort de son influence sur les conversations quotidiennes, qui s’est établie à la fin du XIXème siècle, l’information dominante est une forme historique de la conversation qui permet aux marchands et aux gestionnaires d’Etat de gouverner.

A la suite de ces deux explorations, la conversation nous est apparue à la fois comme un obstacle et une solution au débat du monde. Un obstacle, car l’information dominante gouverne en parasitant les conversations quotidiennes d’où elle tire toute sa force. Une solution, car la conversation permet de formuler des buts et des spéculations sur le monde, comme préalable à une vérification pratique. Voilà en quelques mots résumés l’enjeu actuel de la guerre permanente menée par le parti de la gestion : gouverner les conversations pour empêcher que les conversations ne gouvernent.

Si le projet initial de décrire le phénomène de la conversation en lien avec le débat du monde semblait bien parti, l’essentiel était désormais de penser le débat du monde en y resituant la division actuelle de la conversation. Pour cela, il fallait éclairer le lien entre la conversation et la négativité dont le laboratoire des frondeurs a fait le cœur du débat des humains. L’élaboration finale de cette théorie a été façonnée par la brusque apparition en 2011 de vastes mouvements de critique pratique, instillant le doute, mettant à l’épreuve les généralisations et éclairant de nouvelles perspectives la notion de conversation singulière. Les insurrections de 2011 et les conversations qui s’y sont développées, dans des assemblées, sur les places, les avenues et dans les rues, au Caire, à Tunis et à Sanaa, ont donné à voir le rôle et la puissance des conversations singulières dans le débat historique. Tandis que les pâles assemblées occidentales à Madrid, New-York ou Tel-Aviv brandies comme des étendards du débat démocratique par les journalistes et politiques de tous bords, lucides eux, sur la critique qui leur était faite sur l’autre rive de la Méditerranée, ont montré par la négative les caractéristiques des conversations singulières et en quoi ces assemblées n’en étaient que de pauvres copies, sans profondeur.

En déployant toutes leurs conséquences, il s’agit dans ce texte de donner à voir les pistes ouvertes par la notion de la conversation singulière et sa radicalité. Je ne doute pas que cela suscite de l’incrédulité, des incompréhensions et des malentendus. Pourtant, il y a là de nouvelles perspectives pour la critique de l’Etat, des marchandises, de l’information dominante, et surtout des éclaircissements sur les moyens de parvenir à un approfondissement du débat des humains. Les conversations singulières sont des moments historiques où ce qui compte n’est pas tant la représentation des participants au débat du monde, que le contenu de ce débat et la réalisation de ce contenu.

 

      Plan

1. Division et unité de la conversation

2. L’information comme organisation historique de la conversation

3. La conversation en assemblée comme rupture avec l’organisation dominante de la conversation (Argentine, 2001-2002)

Naissance de la conversation argentine : le grand pillage et l’insurrection

Expansion de la conversation argentine : la multiplication des assemblées de quartiers

La conversation argentine comme véritable contenu des assemblées de quartiers

Déformation et occultation théorique de la conversation argentine

Déclin de la conversation argentine

4. La conversation argentine comme moyen et comme but

La conversation argentine dans le mouvement de la totalité

5. Ce que sont les conversations singulières

Les conversations singulières sont des critiques des conversations instituées par l’Etat et l’information dominante

Les conversations singulières sont des moments d’un débat historique

Des conversations singulières ont cours depuis janvier 2011

6. Début et fin de la conversation

  

1. Division et unité de la conversation

 

L’apparence de la conversation quotidienne domine l’idée que l’on se fait de la conversation et occulte le phénomène de la conversation dans sa généralité.

La conversation a mauvaise réputation : soit elle soit taxée d’insignifiance, soit elle est accusée de servir une entreprise de propagande masquée. Le discrédit dont souffre la conversation est immense. A la fois méprisée et redoutée, la conversation est aujourd’hui uniquement envisagée soit comme une activité à sens unique qui consiste à convaincre l’autre de son idée, soit comme une activité sans but, futile et vaine, ne prêtant à aucune sorte de conséquence. La banalité, la pauvreté, la versatilité, la diversité et le caractère insaisissable de la conversation quotidienne décourage toute tentative de théorisation de la conversation, et diminue d’autant l’intérêt que pourrait avoir une telle théorie.

 « Par conversation, j'entends tout dialogue sans utilité directe et immédiate, où l'on parle surtout pour parler, par plaisir, par jeu, par politesse » affirme le contre-révolutionnaire Tarde, le seul qui ait pourtant tenté de cerner le phénomène dans sa variété et sa profondeur. Les théories existantes de la conversation ne semblent là que pour décrire la ritualisation des échanges, l’absence de contenus et de buts propres aux conversations quotidiennes. Quelques critiques littéraires, quelques psychologues, sociologues ou historiens ont ponctuellement tenté de définir cet étrange objet, la conversation, en ruminant dans leur enclos disciplinaire, parfois en faisant de la conversation un but en soi pour la ramener à de la culture, ce cimetière de la pensée, mais aucun n’a ni compris, ni saisi le phénomène dans son entier.

Pour le dire vite, le phénomène de la conversation a trait au mouvement pratique de l’esprit, au même titre que les actes négatifs. La conversation pourrait être « la conduite de la pensée à travers la vie sociale » si une vie « sociale » existait réellement, et si l’on pouvait conduire la pensée comme on amène les moutons sur les pâturages. Plus précisément, le phénomène de la conversation est la manifestation pratique d’un mouvement de la pensée, et d’un jeu avec la pensée qui fait alterner la pensée consciente et inconsciente. La conversation est, dans la définition extensive que je lui donne, l’énonciation orale ou écrite de la pensée articulée, l’échange de cette pensée, et tout ce que produit cet échange d’impressions, de nouveaux échanges, d’actes ou de non-dits. Le phénomène de la conversation correspond ainsi à l’ensemble des manifestations de la pensée articulée, à son mouvement qui charrie des contenus en voie de réalisation.

Pour saisir ce mouvement de l’esprit dans sa totalité, il faudrait pouvoir observer l’ensemble des conversations humaines, parlées ou écrites, et être capable d’en saisir les émergences, les reprises, les déliquescences, les impasses, les bourgeonnements, les approfondissements, les bifurcations, les explorations, les découvertes, et par-dessus cela, comprendre l’organisation générale des conversations au sein de la grande conversation humaine. Ce n’est qu’à ce prix qu’il serait a priori possible de décrire la généralité du phénomène de la conversation à partir de l’ensemble des conversations particulières, et ainsi de mettre à jour une part majeure et inconnue des débats des humains. Outre qu’il est improbable de réussir à construire le général à partir de l’ensemble des phénomènes particuliers, une telle observation des conversations particulières est impossible. La conversation est un phénomène évanescent et insaisissable, non seulement parce qu’elle est liée à la parole mais surtout parce qu’elle se constitue dans l’interaction, au cœur de l’échange de paroles. Ainsi la plupart des conversations ne laissent aucune trace.

Le débat des humains alterne entre des périodes où en l’absence d’évènements négatifs le débat est faible, épars, informe, souterrain, et des périodes historiques où des évènements négatifs de l’ampleur d’insurrections voire de révolutions font surgir ce débat. Les conversations n’échappent pas à cette division du débat : intenses et profondes dans les périodes historiques, elles sont généralement faibles et superficielles en dehors. Ainsi la grande conversation humaine, celle qui conduit les amours, les disputes, les amitiés, les émeutes, les insurrections et les révolutions, celle qui fonde les désaccords, les aventures et les explorations hardies, est scindée entre des conversations quotidiennes et des conversations historiques. L’apparence de la conversation quotidienne domine par son volume et sa banalité l’idée que l’on se fait communément de la conversation, et occulte les fulgurances, les inventions et les riches débats des conversations historiques. Dans la conversation comme ailleurs, le rapport entre l’histoire et le quotidien s’est inversé. La forme sans but, futile et vaine de la conversation quotidienne s’est imposée comme le modèle de toute conversation. La conversation y apparaît comme une pure forme, n’ayant aucun contenu mais susceptible de les accueillir tous. A l’opposé, les conversations historiques sont toutes habitées de l’énergie, de l’exubérance, de l’invention formelle, des disputes et des buts propres aux grands débats de l’histoire. De là, la difficulté de saisir la conversation : dans l’idée que l’on s’en fait, on inverse l’origine, l’évènement historique, et son épuisement, le quotidien.

 

2. L’information comme organisation historique de la conversation

 

De Karl Krauss à Gabriel Tarde, de Max Weber à Hugo Ball, nombreux sont ceux qui ont constaté que la conversation quotidienne des individus vit sous l’emprise de la presse. Celle-ci modifie jusqu’au langage employé en imposant ses mots, ses expressions et ses tournures de phrases. La conversation n’obéit pas à un rythme d’échange qui lui est propre mais est enserrée dans un flux dont la presse est le moteur.

Si l’on conçoit la presse en prenant en compte toute ses conséquences, en suivant son cheminement jusque dans ses effets les plus éloignés, une forme particulière d’organisation de la discussion et des échanges de pensées articulées apparaît. Je soutiens que c’est cet ensemble d’effets qui définit en pratique la presse ou les médias. Je propose d’appeler « information » une forme historique de conversation (apparue au XIXe siècle) structurée en trois éléments qui s’enchainent séquentiellement : locuteurs (émetteurs), allocutaires (récepteurs), discussions entre allocutaires.

[1] Les locuteurs très peu nombreux déversent des flots de discours sur  … [2] des récepteurs (auditeurs, lecteurs) extrêmement nombreux qui  … [3] ont des conversations entre eux à propos des discours des locuteurs.

Le troisième terme - la discussion entre allocutaires - est le principal moment de l’information. C’est là que se forme l’opinion des individus. C’est à ce moment que le discours émis par le locuteur produit, ou non, un effet sur les pensées des individus. Aussi la presse vise continuellement à créer des discussions d’auditeurs et de lecteurs à propos des nouvelles qu’elle publie. L’information est donc, dans sa structure générale, une organisation instituée de la conversation, polarisée par un nombre infime de locuteurs-émetteurs et se terminant par d’innombrables discussions impliquant une multitude d’allocutaires-récepteurs. La presse oriente et polarise continuellement le flux des conversations en proposant chaque jour, à des millions de lecteurs, d’auditeurs et de spectateurs, quelques sujets de conversation et des manières de les traiter. La presse est ce grand locuteur qui jamais ne devient auditeur - malgré des accès soudain de ventriloquie - dont l’ombre plane sur toutes les conversations qui deviennent des discussions d’auditeurs. Jamais dans l’histoire, l’emprise de quelques spécialistes du monologue sur les conversations quotidiennes n’a été aussi grande.

Il suffit de rappeler une brève remarque de Max Weber, dans un discours sur la presse prononcé en 1910, pour se faire une idée de l’importance de problème. « Si le parlement anglais, voici cent cinquante ans, a contraint des journalistes à fléchir le genou devant la barre du Parlement et à implorer son pardon pour « breach of privilege » parce qu’ils avaient rapporté ses débats, et si de nos jours c’est la presse qui met le Parlement à genoux par la simple menace de ne pas imprimer les discours des députés, c’est que manifestement le sens du parlementarisme aussi bien que la position de la presse ont changé. » Constatant également l’inféodation du parlementarisme à la presse, le conservateur Gabriel Tarde fait de la conversation le cœur de cette relation : « Ce ne sont pas tant les conversations et discussions parlementaires qu'il importe, politiquement, de considérer, que les conversations et discussions privées. (…) C'est là que le pouvoir s'élabore, tandis que, dans les Chambres des députés et dans leurs couloirs, le pouvoir s'use et souvent se déconsidère. Quand les délibérations des parlements sont sans écho, et que la presse ne les divulgue pas, elles n'ont presque aucune influence sur la valeur politique d'un homme au pouvoir. Ce qui se passe dans ces lieux fermés n'a trait qu'au déplacement du pouvoir, mais nullement à sa force et à son autorité réelle. Les cafés, les salons, les boutiques, les lieux quelconques où l'on cause, sont les vraies fabriques du pouvoir. » Il ne s’agit pas ici de discuter de la fabrication d’une prétendue opinion publique qui permettrait aux gouvernants de gouverner, mais de préciser que ce sont les individus dans leurs discussions quotidiennes qui fabriquent le pouvoir des gouvernants, comme une extériorité émanant de leurs discussions. Aujourd’hui, si les décisions des gestionnaires n’étaient pas soigneusement anticipées dans les conversations quotidiennes, ces décisions ne pourraient pas exister. Le pouvoir de la presse de « faire l’opinion » n’est au fond que sa capacité à orienter le cours des conversations quotidiennes et à en prescrire le contenu. De la même manière, les marchandises ne tirent leur pouvoir d’attraction que des conversations qui se nouent à leur propos et qui cristallisent la richesse. Les publicitaires le savent bien. La conversation des individus est le principal ressort de l’action des gouvernants, des journalistes et des marchands : c’est ce sur quoi ils agissent et c’est de là que provient leur pouvoir. Pourtant, contre leur volonté et malgré l’ampleur des moyens déployés, dont l’activité quotidienne de la presse témoigne, la conversation reste un matériau labile et mouvant qui leur échappe constamment. C’est l’une des raisons pour laquelle nous devons subir ce vacarme assourdissant, l’autre étant qu’à de rares exceptions près, nous le tolérons.

Nous vivons dans des sociétés de la conversation au sens où une organisation singulière de la conversation, entièrement polarisée par la presse, domine l’organisation sociale. Cette organisation de la conversation produit l’ordre social, celui de l’Etat, des familles et des marchandises, à partir de l’information. A tel point qu’il semble aujourd’hui, tout aussi impossible d’imaginer le fonctionnement des régimes parlementaires en l’absence de la presse, que d’imaginer le commerce des marchandises en l’absence de publicité. Des pans entiers de l’ordre social se structurent au quotidien dans des conversations d’apparence si anodine, où se définit l’existant, où s’assignent des rôles, où se fixent des hiérarchies tacites, où des opinions s’imposent tandis que d’autres s’écartent, d’où émerge une situation du monde, communément acceptée ou presque. L’information est une manière de gouverner les conversations quotidiennes qui s’est mise en place au XIXe siècle avec l’avènement de la presse quotidienne. C’est aussi une manière de gouverner tout court. L’information est une forme historique d’organisation de la conversation. Qui a ses ennemis.

 

3. La conversation en assemblée comme rupture avec l’organisation dominante de la conversation (Argentine, 2001-2002)

 

Toute conversation implique au moins deux personnes, un locuteur et un auditeur, dont les rôles s’inversent. C’est cette inversion qui est le cœur de la conversation. C’est par la conversation que se font et se défont les relations entre les individus, qu’ils échafaudent des projets, qu’ils définissent leurs buts, qu’ils jugent de leurs situations et de celles des autres, qu’ils s’aiment, qu’ils se disputent. C’est dans la conversation que chacun peut faire l’expérience de la pensée de l’autre et que, pour penser, il faut au moins être deux. Toute la pensée articulée naît de la conversation. La conversation est le moment où l’on expérimente le pouvoir des paroles à donner forme aux situations et la capacité de la pensée à naître directement de la conversation en dépassant la pensée de chacun.

De nos jours, chaque individu continue de jouer sa vie dans quelques conversations aussi brèves et aussi fugaces soient-elles. L’intensité d’une conversation dépend de l’accomplissement de soi qui est recherché à travers la conversation. La conversation engage : celui qui parle, celui qui répond ; elle implique l’individu dans sa relation à l’autre, dans ce qu’il fera, et potentiellement, l’oblige à répondre de ses actes, ou à traduire son opinion par des actes. Cela explique les nombreuses incompréhensions et les fuites en rase campagne qui adviennent dans les conversations quotidiennes. Le courage de la conversation est peu répandu. « Blabla » disent ceux qui veulent l’arrêter et ne pas répondre à l’argument qu’on leur oppose, « Ne me coupez pas la parole ! » disent ceux qui veulent l’arrêter et poursuivre leur soliloque. Mais la plupart se contentent de ne pas répondre et coupent court à une discussion jugée trop engageante ou trop aventureuse.

C’est dire si l’horizon de la conversation excède le périmètre de l’information. Ses ramifications sont profondes : elles s’enracinent dans ce qui constitue la vie de chaque individu et recouvrent le sens que prend cette vie collectivement en définissant ce que certains professionnels de la pensée segmentée nomment l’espace public.

Comment comprendre, alors que les horizons de la conversation paraissent si étendus, qu’elle reste immobilisée dans les filets de l’information ? La conversation est le nœud d’un profond paradoxe que je propose d’approfondir. C’est dans et par la conversation que se forment les idées et les buts, que se définit ce qui est à mettre à l’épreuve et ce qui est à réaliser, mais c’est aussi dans et par la conversation que se fabrique quotidiennement l’ordre de la société, celui de l’Etat, de la famille, des marchandises, de la morale. Gabriel Tarde avait, il y a un siècle, au détour d’un paragraphe, évoqué à titre d’hypothèse l’émergence d’une conversation en l’absence d’une information : « Si on ne causait pas, les journaux auraient beau paraître (…) ils n'exerceraient sur les esprits aucune action durable et profonde (…) ; au contraire, à défaut de journaux et même de discours, la conversation, si, sans ces aliments, elle parvenait à progresser, ce qui est difficile à concevoir aussi, pourrait, à la longue, suppléer dans une certaine mesure le rôle social de la tribune et de la presse comme formatrice de l'opinion. » L’insurrection argentine de 2001-2002 a conçu ce que Tarde pensait si « difficile à concevoir ».

 

Naissance de la conversation argentine : le grand pillage et l’insurrection

En Argentine en 2001, comme en France en 1789, comme en Iran en 1978, l’invention d’une conversation c’est d’abord l’invention d’une circulation de la parole, d’une inversion des rôles de locuteur et d’auditeur, d’un moteur à cette inversion, d’un désir qui fait parler, écouter puis répondre, et l’invention d’un but. A l’intérieur de l’insurrection argentine, la conversation des assemblées surgit au cours d’un vaste assaut négatif à partir d’une brèche survenue dans l’ordre social. La conversation s’installe dans une rupture du temps quotidien en occupant les rues, les places, les carrefours.

Pour comprendre la naissance de la conversation argentine, il faut revenir sur la séquence de l’insurrection du 19 et 20 décembre 2001, et sur la brèche qui s’est ouverte à cette occasion. On peut se reporter à l’ouvrage Nouvelles de l’assemblée générale du genre humain publié aux éditions Belles Emotions pour une présentation détaillée de l’évènement. Pour mémoire, les principales phases de l’évènement sont dans l’ordre chronologique la promulgation du corralito, les cacerolazos, le grand pillage du 18 et 19 décembre, les journées d’insurrection du 19 et du 20 décembre, le cacerolazo du 28 décembre, puis l’émergence et la multiplication des assemblées. Le premier décembre 2001, en pleine panique bancaire, le gouvernement, préférant soutenir la finance que renforcer la confiance, bloque les comptes des épargnants et impose un corralito qui limite les possibilités de retraits en liquide à 250 dollars par semaine. Cette décision déclenche des queues monumentales devant les banques, et une défiance monumentale vis-à-vis du gouvernement. Dans les rues, le ton monte contre les gouvernants, ce qui se traduit par une série de manifestations, de cacerolazos, d’affrontements avec la police et par quelques petits pillages. Le 18 décembre marque la généralisation des pillages dans la capitale ; du matin jusqu’au lendemain, des groupes de 400 personnes en moyenne, et certains de plus de 1000, multiplient les pillages de magasins et de supermarchés dans Buenos Aires et sa banlieue. Le 19 décembre à 19 heures, le président de la Rua décrète l’état de siège pour un mois. Immédiatement, les gens sortent dans les rues. Pour protester contre l’Etat de siège, ils se rassemblent dans leur quartier, en bas de leur immeuble ou aux carrefours des rues, en tapant sur des casseroles. Des groupes marchent vers la place de Mai où se trouve le siège du gouvernement et vers la maison du Ministre de l’Economie, en chantant : « Qué boludos, / qué boludos, / el estado de sitio, / se lo meten en el culo » Ainsi, tandis que les pillages se poursuivent, des marches spontanées contre le gouvernement regroupent des centaines de millier de personnes dans une ambiance de fête. On n’y voit ni banderoles partisanes, ni militants ; un slogan finit par s’imposer « ¡ Que se vayan todos ! » [Qu’ils s’en aillent tous !]. Alors qu’ils sont des dizaines de milliers à manifester casserole en main, sur la place de Mai et devant le siège du ministère de l’économie, le ministre de l’économie est démissionné par le président. Cette démission ne contente personne. Les gens restent dans la rue scandant un « ¡ Que se vayan todos ! » qui vise en premier lieu le président. Sur la place de Mai les manifestants affrontent la police jusqu’à deux heures du matin. Le 20 décembre 2010, armés de casseroles, ils reviennent à la mi-journée occuper la place de Mai, théâtre de l’affrontement de la veille, avec un seul slogan, mais plus complet : « ¡ Que se vayan todos, que no quede ni un solo ! » [Qu’ils s’en aillent tous, qu’il n’en reste pas un !]. Le message s’adresse maintenant à l’ensemble des députés qui siègent à l’intérieur du parlement. Pendant près de neuf heures, des combats à l’issue incertaine ont lieu sur la place de Mai faisant 8 morts et 90 blessés ; en fin de journée, Fernando de la Rua renonce à la présidence et s’enfuit en hélicoptère, ce qui a pour conséquence d’arrêter l’offensive. Le lendemain, la première assemblée dont on ait trace se réunit place de Mai sur les cendres encore chaudes de l’insurrection : un groupe de personnes se désignant comme « autoconvocados » [autoconvoqués] forme une assemblée spontanée sur la place et appelle à une nouvelle assemblée le lendemain ainsi qu’à des cacerolazos. Du 21 décembre au 27 décembre 2001, des cacerolazos de moindre ampleur se succèdent tandis qu’un président express prend ses fonctions le 23 décembre. Mais le 28 décembre, en réaction à la nomination de politiciens corrompus et discrédités, c’est un nouveau cacerolazo massif et spontané qui converge vers la place de Mai. Le 29, le président express, Rodriguez Saa, et son gouvernement démissionnent. Ce sera le dernier cacerolazo victorieux.

Dans la continuité des cacerolazos des journées de décembre qui avaient vu des milliers d’habitants manifester, des voisins se réunissent dans leur quartier en répondant à des convocations par des affiches anonymes, souvent écrites à la main. Ils forment des assemblées au coin des rues, là où ils se sont rencontrés, là où ils ont amorcé une discussion le premier soir du cacerolazo, le 19 décembre. « Las esquinas que albergaron esa noche las espontáneas reuniones y manifestaciones de “caceroleros” (…) constituirían a su vez el escenario en los días siguientes para la formación de numerosas asambleas ». L’assemblée de Villa Crespo, par exemple, « se gestó tras los acontecimientos ocurridos durante las jornadas del 19 y 20 de diciembre pasado (...). Durante esos días, se concentraron en Canning y Corrientes alrededor de cinco mil personas, de las cuales unas trescientas continuaron reuniéndose los días sucesivos. » (Témoignage sur l’assemblée Gustavo Benedetto de Villa Crespo)

Les assemblées répondent à la nécessité posée par les cacerolazos de rester dans la rue, pour y poursuivre les débats amorcés par les pillages, le cacerolazo et l’assaut contre le gouvernement. Les assemblées apparaissent comme un moyen exploratoire pour dépasser l’arrêt provisoire des journées insurrectionnelles. Tout comme le cacerolazo, la création de l’assemblée ne répond à aucun mot d’ordre lié à des syndicats ou des partis. Un témoignage d’un participant de l’assemblée Parque Lezama montre le caractère offensif des assemblées à leur création :

« Con la espontaneidad no alcanzaba, había que organizarse para darle una forma y dirección a la pelea, y como esta vez nadie tenía ganas que le vengan a decir que había que hacer, surgió la necesidad de reunirse para discutir. (…) Hacía falta fijar un día, una hora y ver que pasaba. Tres vecinos de Barracas y San Telmo imprimieron unos volantes para invitar a reunirse el 11 de enero en la esquina del Parque Lezama. Ese viernes a las diez de la noche, alrededor de sesenta vecinos se acercaron a la esquina de Martín García y Defensa con muchas dudas y mucha bronca. Por primera vez se miraban a la cara, extrañados, los vecinos se escuchaban entre sí y se reconocían como pares. Por primera vez en la historia del país, las asambleas salían de los ámbitos de trabajo y de las universidades, para conformarse en las plazas, en los parques, o en alguna esquina. (…) Otra vez la gente se transformó en pueblo para empezar a decidir por sí misma y formar parte de su propia historia. A la semana siguiente, en la asamblea que se realizó en el anfiteatro del parque, los autoconvocados eran más de 200. » (Témoignage de la première réunion de l’assemblée Parque Lezama, le 11 janvier 2002)

Plusieurs points méritent d’être relevés dans ce témoignage car ils caractérisent la plupart des assemblées de quartier : la création de l’assemblée répond à la nécessité de discuter des suites à donner à la dispute ; l’assemblée est une rencontre étonnante entre des anonymes qui découvrent les plaisirs de la discussion entre pairs ; l’assemblée sort des lieux classiques de répression de la parole, lieux de travail ou universités, pour s’installer dans les lieux publics, sur les places, dans les parcs, les rues et aux carrefours.

Toutes les assemblées de quartiers vont se revendiquer de deux principes explicites. Les assemblées se disent autoconvoquées, c'est-à-dire qu’elles ne se forment pas à l’appel d’une organisation existante mais qu’elles résultent de la volonté de voisins d’approfondir les discussions amenées par l’insurrection. Les assemblées se réclament aussi d’un principe d’horizontalité ; n’importe qui peut participer à une assemblée sur un plan d’égalité avec les autres participants. Rejetant les organisations politiques traditionnelles, les assemblées bannissent tout dirigeant, toute hiérarchie et toute représentation. Les participants assemblés constituent l’instance suprême et souveraine. Les participants amènent leurs chaises et occupent la route, habituellement consacrée à la circulation des voitures. Ainsi, les assemblées nient en pratique l’organisation et le flux de la misère quotidienne ; elles installent une rupture du temps quotidien. Les assemblées prennent le nom de leurs lieux de réunion : carrefours, places, parcs, quartiers. Elles se nomment le plus souvent « asambleas barriales » (de quartier) ou « asambleas vecinales » (de voisins), et plus rarement, sous l’influence de militants gauchistes, « asambleas populares ». Ce qui caractérise le mieux les assemblées est qu’elles ont lieu dans les rues : à l’endroit même où des émeutiers anonymes ont ouvert le débat.

La création de l’assemblée répond au désir de converser ouvert par l’éloquence de l’émeute. Ce désir a été réprimé et atrophié par la presse, et cette parole a été bafouée par sa délégation vers l’Etat. Il s’agit maintenant grâce aux assemblées de défaire l’emprise de la presse sur les discussions entre individus. La conversation est l’exercice de la liberté, elle ne peut exister que là où les contraintes et les prétendues nécessités de l’ordre de la société, de l’Etat, des marchandises et de l’information dominante, ont été préalablement balayées par la négativité.

 

Expansion de la conversation argentine : la multiplication des assemblées de quartiers

Du début janvier jusqu’à la fin mars, les assemblées connaissent un engouement extraordinaire. « Las asambleas son el fenómeno de estos días, salen en los medios de comunicación y en las charlas de muchas personas. Nadie sabe bien de qué se tratan, pero en los más extraños lugares gente que no se conoce se pone a conversar. » Alors qu’il y a une vingtaine d’assemblées au début du mois de janvier 2002, on en compte quatre-vingt dans le Grand Buenos Aires à la fin du mois de janvier. Le 25 janvier, un regroupement d’assemblées de quartier appelle à un cacerolazo planifié. Le nombre des assemblées et de leurs participants s’accroit fortement jusqu’en mars-avril 2002. Selon une étude statistique, on dénombrait en mars 2002 un total de 272 assemblées en Argentine; dont 112 dans la Capitale Fédérale et 105 dans le reste du Grand Buenos Aires, 37 dans la province de Santa Fe, 11 dans la province de Córdoba et 7 assemblées dans les autres provinces. Des estimations faites en avril, au moment où le nombre d’assemblées, après les scissions de mars, atteint probablement le chiffre le plus élevé, signalent 250 assemblées dans le Grand Buenos Aires. Au final, on peut estimer qu’entre 15 000 et 25 000 personnes ont participé au moins une fois à une assemblée si l’on considère que chaque assemblée de voisins a rassemblé au moins une fois au cours de son existence plus d’une centaine de participants. C’est beaucoup mais finalement assez peu comparé au 13 millions d’habitants du Grand Buenos Aires.

A l’origine d’une assemblée, quelques personnes, parfois seulement trois ou quatre, décident d’appeler les voisins à se réunir en un lieu et à une date précises pour discuter entre eux, et posent quelques pancartes annonçant la réunion. Des individus - de quelques dizaines dans les premiers temps à une centaine lors de la deuxième ou troisième réunion - se réunissent ensuite chaque semaine pour discuter entre eux. En deux ou trois réunions le fonctionnement des assemblées se stabilise et se définit partout selon des règles à peu près identiques. L’organisation minimale des débats de l’assemblée consiste à définir les conditions de prise de parole des participants, pour que chacun puisse s’exprimer. Car personne ne détermine ce dont on discute, chacun est libre, une fois l’assemblée commencée, de proposer un sujet de discussion aux personnes présentes. Dans un premier temps, il y a une libération de la parole : « des moments d’intense catharsis, d’explosions de colère spontanée, de démonstrations enthousiastes de solidarité ». Certains évoquaient « leurs problèmes de travail, les bruits désagréables produits par d’autres voisins, l’augmentation des prix des médicaments, la confiscation de l’épargne, la corruption, les effets du néolibéralisme et toutes les questions possibles liées à la vie politique ou quotidienne ». Très vite les débats se centrent sur le but de l’assemblée : mettre en pratique le « ¡ Que se vayan todos ! ».

« Para muchos era su primera experiencia en asambleas. La organización fue una de las primeras modalidades que se puso a discusión, se optó por abrir una lista de oradores, con tres minutos cada uno, para que expongan la argumentación de sus propuestas y al final votarlas todas juntas. Eran tantas las ganas que había por decir, proponer, discutir, que la votación llegó después de la una de la mañana. Aquella noche, por una unanimidad, se votó lo que iba a caracterizar a todas las asambleas barriales: "Que se vayan todos" » (Témoignage de la première réunion de l’assemblée Parque Lezama, janvier 2002)

Des règles minimales sont fixées pour permettre les prises de parole et les débats, que l’on peut résumer ainsi : inscription des intervenants sur une liste d’orateurs, temps de parole limité, rotation du coordinateur chargé de veiller au bon déroulement des débats, vote des résolutions de l’assemblée.

« Desde el principio queda claro que cualquiera puede hablar, sin más trámite que respetar las reglas. Una regla es “anotarse en la lista de oradores para 1) proponer reglas o temas y 2) discutir sobre lo propuesto”, otra es “elegir a un/a Presidente de asamblea y a alguien que lleve las actas”, otra es “tratar de no hablar mucho, de sintetizar”; por último, las decisiones tratarán de consensuarse o, de no ser posible, se votarán. » (Témoignage sur l’assemblée de la Sexta « en la esquina del kiosco de Cerrito y Colón », février 2002)

L’assemblée se réunit en général une fois par semaine. Cependant, pour continuer à discuter entre les moments d’assemblée, les assemblées se dotent de commissions pour approfondir des thèmes spécifiques abordés en assemblée et formuler des propositions à débattre lors d’une prochaine assemblée. Les principales commissions concernent l’organisation, la presse et la communication, la santé (d’autres commissions liées à la culture, l’éducation, l’habitat, la jeunesse… se forment également). N’importe qui peut participer à une commission. Les conversations des commissions participent à la définition de l’ordre du jour de l’assemblée suivante et produisent certaines propositions qui y sont ensuite discutées. C’est là que le plaisir de la conversation se donne libre cours en petit groupe, à l’écart de l’assemblée.

Moteur de l’insurrection argentine de 2001-2002, le « ¡ Que se vayan todos ! » est le déclencheur de la conversation en assemblée, sa prémisse, qui suscite après les cacerolazos, les pillages et les émeutes, la naissance des assemblées. La conversation en assemblée est l’autre versant de la critique pratique posée par le « ¡ Que se vayan todos ! », une conséquence tirée de cette prémisse et la recherche de son dépassement. La conversation en assemblée n’est pas un moyen, c’est une pratique commune à des individus et orientée vers un but. C’est une pensée en mouvement et le mouvement de cette pensée. Son fondement pratique, tout entier négatif, est la recherche d’une voie praticable pour la révolte à partir de la réalisation supposée du « ¡ Que se vayan todos ! ».

Ce slogan est une critique ouverte de la gestion qui est un pilier des démocraties parlementaire. En effet, s’il ne s’agit pas de gérer ce qui est là comme l’affirment les gestionnaires de tout bord, que faut-il faire ? Quel est le but que nous avons en commun ? La critique de la gestion ouvre une avenue au débat sur les buts.

 

La conversation argentine comme véritable contenu des assemblées de quartiers

Les assemblées n’ont jamais réussi à saisir pleinement ce qu’elles étaient. Leur existence et la raison de cette existence ainsi que sa direction leur sont restées étrangères. Bien sûr chacun s’est étonné de ce phénomène extraordinaire par lequel des personnes qui ne se connaissent pas se mettent brusquement à discuter ensemble dans la rue et poursuivent cette discussion pendant des semaines et des mois en un même lieu. Mais le plus extraordinaire c’est que cet étonnement n’a pas seulement concerné les observateurs extérieurs mais tout autant les assembléistes qui, jour après jour, restaient comme aimantés par leur débat, sans pouvoir définir ce qui s’y jouait. Tous ont constaté la nouveauté des assemblées, mais personne n’a pu désigner avec précision cette nouveauté.

Car si les assemblées argentines ne sont pas, comme cela a été affirmé, des institutions de démocratie directe, des organisations de gestion du quartier ou des instances de délibération, que sont-elles au juste ? Je soutiens l’hypothèse que les assemblées argentines sont une forme de conversation historique en rupture avec l’organisation de la conversation quotidienne par l’information et l’Etat.

Les assemblées sont une conversation singulière, c’est-à-dire une forme historique de conversation, que je nomme la conversation argentine. La conversation argentine est un moment historique du débat qui a une forme et un contenu singuliers. L’assemblée est cette forme spécifique de la conversation argentine, et le contenu de cette conversation est l’exploration des perspectives ouvertes par le « ¡ Que se vayan todos y que ne quede ni un solo ! », autrement dit l’exploration des buts des humains dans cette époque de pénurie du but. La conversation argentine est une rupture radicale par rapport à l’organisation dominante de la conversation polarisée par l’information. Sur les cendres de l’insurrection, l’assemblée crée un milieu stable où des conversations orientées entre des individus peuvent avoir lieu, se poursuivre d’une semaine à l’autre et s’approfondir. La conversation en assemblée rompt avec l’inachèvement, la vacuité et la superficialité de la conversation quotidienne, elle installe aussi, contre l’information dominante, une manière de maitriser le débat. Dans l’assemblée, la conversation qui s’enclenche a un but reconnu par tous qui est de trouver une voie pour approfondir la dispute ouverte par l’insurrection. Au sein de l’assemblée, c’est aussi ce débat historique qui est le but, c’est ce que viennent rechercher les participants dans les conversations ; la conversation en assemblée y fonctionne comme un accès à la richesse du monde, qui est le débat historique.

Il est symptomatique que les termes choisis par les assemblées pour se décrire, autoconvocation et horizontalité, correspondent à des principes de la conversation décrits dans le langage de l’organisation. Autoconvoqué signifie que les participants forment l’assemblée sans y être appelés par des organisations existantes, autrement dit qu’ils créent l’assemblée spontanément ; l’autoconvocation traduit aussi le fait qu’il n’y a pas de conversation hors du désir de converser de chaque individu, et que ce désir ne se réalise qu’à travers la conversation en assemblée. La conversation naît d’un désir partagé d’échanger des idées, des points de vue, de les confronter. La conversation naît de la liberté des individus. La conversation ne peut pas naître de la contrainte ou d’une obligation quelconque. La rencontre des multiples désirs individuels de converser constitue le seul moteur de la conversation et donc de l’assemblée. Plus profondément, l’idée d’autoconvocation des assemblées argentines manifeste la nécessité de la conversation pour saisir le monde (et l’aliénation) et pour envisager la question du but. Quant au second principe, l’horizontalité, il signifie une égalité entre les participants de l’assemblée. Dans la manière dont il est formulé, ce principe semble s’apparenter à un principe d’organisation qui s’opposerait, par exemple, à celui de hiérarchie. Mais l’horizontalité n’est que la redécouverte de l’égalité des locuteurs et des auditeurs dans la conversation. Cette égalité qui le plus souvent dans la conversation n’a pas à être affirmée, permet l’inversion constante des rôles au cours de la discussion, l’auditeur devenant à son tour locuteur. Cette égalité ne traduit pas un principe d’organisation, mais est une condition d’existence. L’égalité est une condition nécessaire à l’existence d’une conversation, et donc à l’existence d’une assemblée de quartier. Les assemblées, pour se décrire, ont emprunté des mots en puisant dans le vocable ennemi, celui de l’utilitarisme, du gauchisme et de la politique des partis et des syndicats. Elles ont dû inventer des mots bricolés en s’appuyant sur la grammaire de l’organisation, alors que l’existence des assemblées est une critique de cette conception de monde. D’ailleurs, cette critique implicite de l’organisation par la conversation résonne comme un écho lointain du grand débat initié par la révolution iranienne sur la nature du monde.

Si l’on juge les assemblées sur leurs actes, ou du moins sur les traces qu’elles ont laissées, en parcourant les comptes-rendus d’assemblées, leur résultat semble extrêmement faible. Bien que leur style soit souvent gai, enlevé, à la fois léger et grave, les sujets traités ressemblent à un catalogue de poncifs de gauche : pétitions contre la cour suprême, contre les syndicalistes et les politiciens corrompus, contre le fmi, demande d’abrogation de la dette, appel à la nationalisation des entreprises privées, doléances à la mairie, au gouvernement… Ces résolutions votées en assemblées aboutissent très fréquemment, c’est leur seul effet, à de répétitifs cacerolazos, ou plus rarement, à des escraches, à l’appel d’une ou plusieurs assemblées. 2 014 cacerolazos ont été réalisés, soit en moyenne, 19 par jour, entre le 19 décembre 2001 et le 31 mars 2002. Plus intéressant parce qu’il s’en prend aux responsables politiques ad hominem, l’escrache est devenu un sport quotidien à Buenos Aires. Du 20 décembre au 12 février, un militant gauchiste, Guerrero, comptabilise 37 agressions sur des responsables politiques dont deux ex-présidents, quatre sénateurs, neuf députés, trois ex-ministres, deux gouverneurs, escrachés dans la rue, au restaurant, dans l’avion, ou au volant de leur voiture. « Una irreverencia donde lo nuevo intenta tomar venganza de la impunidad. Gritos ofensivos, empujones, incluso trompadas. Hasta el sagrado placer porteño de tomar café con leche y medialunas les fue vetado. » Cependant, l’activité principale des assemblées a consisté à voter des résolutions. Enumérant des propositions issues des assemblées, un témoin les justifie : « claro que son propuestas muy generales, pero constituyen el espíritu de las asambleas ». Presque jamais les propositions ne consistent à organiser la publicité d’une idée, sa mise en débat, sa mise à l’épreuve. Il est, par exemple, frappant de constater que les relations entre les assemblées ne sont jamais envisagées comme des relations entre des conversations développées séparément mais issues d’un même tronc, mais toujours comme des relations entre organisations.

Ce qui est le plus novateur dans les compte-rendu d’assemblées, ce sont les remarques sur la conversation, son style, l’ouverture d’esprit, l’attention à la parole de chacun comme si le sort de l’assemblée en dépendait, l’attention à la circulation de la parole, la critique du discours déjà construit et rabâché des gauchistes, universitaires et autres psychoflics avec leurs solutions toutes faites qui ne résolvent rien, le risque de l’ennui lorsque l’échange se répète et que les positions se figent. Y apparaissent aussi quelques conditions corolaires nécessaires à cette ouverture du débat, à cette accélération de l’inversion des rôles entre locuteurs et auditeurs : l’exclusion des journalistes et, fréquemment, des syndicalistes.

Tous les témoignages sur les assemblées décrivent une libération de la parole : un flux incontrôlable de mots, comme après une longue répression. Pour autant, le phénomène central des assemblées n’est pas celui de la parole, comme l’affirme Naggh. La prise de parole des individus ne se réalise que dans et par la conversation argentine qui est un prolongement de l’insurrection. Ce sont dans les assemblées que se développent et s’épanouissent les paroles. Il ne faut pas confondre parole et conversation : la conversation est un échange de paroles entre individus, ce sont des paroles qui se répondent, s’entrecroisent, divergent et tissent le fil d’une réflexion. Les assemblées sont la concrétion d’un échange de paroles, la fabrication d’une circulation des paroles. Elles sont la création d’une pensée collective, d’un échange approfondi orienté vers un but. La libération de la parole des individus n’est donc qu’une conséquence de la naissance de la conversation argentine. Aussi, la question n’est pas celle des troubles de la parole, comme l’affirme Naggh, mais celle des conditions d’existence de la conversation. La conversation argentine est une mise en mouvement de la pensée par l’inversion des rôles entre les locuteurs et les auditeurs au sein des assemblées. L’assemblée argentine est la forme historique d’une conversation orientée vers un but. La plus grande idée pratique des assemblées, qu’elles n’ont pas pu formuler distinctement, et qui n’a pas été saisie jusqu’ici malgré sa banalité, est la conversation historique.

 

Déformation et occultation théoriques de la conversation argentine

L’insurrection de 2001 a été une critique radicale de la délégation de la parole caractéristique des démocraties libéro-parlementaires. Le « Qu’ils s’en aillent tous ! » signifie deux choses : le rejet de la délégation de la parole à des responsables de partis politiques jugés incompétents, menteurs et corrompus, et l’ouverture d’un débat sur le but. Si l’on se concentre sur le premier point, les assemblées se créent sur le principe d’une négation radicale de la délégation partisane : n’importe qui peut prendre la parole à condition qu’il la prenne en son nom. Les représentants et tous ceux qui n’assument pas une parole ici et maintenant en sont exclus. Chemin faisant, les participants à l’assemblée découvrent la force et la richesse de la conversation, le mystère d’une pensée qui progresse et se nourrit de l’échange de paroles. De janvier à mars 2002, une fois l’insurrection passée, de grandes attentes, de grandes espérances et de grandes craintes se cristallisent sur les assemblées. A Buenos Aires, chacun a son avis sur les assemblées malgré l’occultation du phénomène par la presse. Chacun en a entendu parler par ouï-dire, chacun sait que quelque chose de nouveau est né : brusquement des inconnus se mettent à discuter au coin d’une rue et forment une assemblée, en dehors du contrôle des partis et des syndicats politiques et hors de portée de l’information dominante. Cela suscite une terreur dans les cercles de l’Etat et chez les journamerdes, qui ne savent comment agir. Mais ailleurs, on attend beaucoup des assemblées : certains - les gauchistes en particulier qui ont en tête les conseils révolutionnaires et le mythe léniniste du double pouvoir – voient les assemblées comme « un embrion, une forma de govierno nuevo », tandis que la plupart y voit des espaces de débat sur les buts communs, « un lugar experimental » pour reprendre l’opposition posée par un assembléiste de Palermo. Pendant quelques mois le doute est resté présent, d’autant que personne ne voyait sur quoi allaient déboucher les débats engagés par les assemblées. Tout ce temps, les assemblées ont dû affronter toutes sortes de calomnies, d’occultations et d’incompréhensions.

La première, qui est plutôt à classer dans les mauvaises interprétations, considère les assemblées comme des formes de démocratie directe. L’information dominante ainsi que des gauchistes les plus variés ont soutenu cette théorie. Si la démocratie est l’exercice du pouvoir par le peuple, alors la démocratie directe est l’exercice direct de ce pouvoir sans la médiation de représentants, c'est-à-dire sans délégués. Dans ses travaux sur la démocratie athénienne sous Démosthène, l’historien danois Mogens Herman Hansen montre qu’il n’y avait pas de partis politiques à Athènes au IVème siècle et que le gouvernement de l’époque était une forme de démocratie directe. Une assemblée qui pouvaient contenir jusqu’à 6 000 citoyens (soit un cinquième des citoyens d’Athènes) se réunissait régulièrement sur la Pnyx pour délibérer directement sur les sujets intéressant la cité. Les partis étaient interdits car l’attitude partisane était considérée comme contraire au débat démocratique et allant à l’encontre de tout débat, et la disposition des personnes au sein de l’assemblée était établie par tirage au sort pour empêcher tout regroupement partisan. En contraste, ce que la middle class entend aujourd’hui par le terme de démocratie est une participation plus grande des individus aux affaires publiques, où il faut entendre une participation aux affaires publiques de ceux qui en sont habituellement privés. Or comme le rappelle Naggh, « les assemblées en Argentine non seulement ne représentaient que leurs participants – c’est à dire une frange très étroite de ce qu’on peut appeler un peuple – mais elles n’ont exercé aucun pouvoir. Elles ont même eu une position contraire : elles ont refusé d’exercer un pouvoir. Elles ont nié systématiquement et régulièrement tout pouvoir, à commencer par le leur. » Ainsi, le vote des résolutions lors des assemblées n’engage à rien : les assembléistes peuvent voter une résolution sans s’y conformer. La multiplication des résolutions, votées à la chaîne, n’y a logiquement rien changé. Lorsque les assemblées ont désigné des délégués à l’Interbarrial (qui était une sorte d’assemblée des assemblées où siégeaient les délégués des assemblées et des individus), ces délégués n’ont eu absolument aucun pouvoir de décision. Un délégué ne pouvait que faire la lecture des points approuvés par son assemblée et ne pouvait pas prendre pas prendre de décision sur des points qui n’avaient pas été soumis à son assemblée, c’était un simple messager. Ainsi, les assembléistes ont été très soucieux, et c’est heureux, de veiller à ce que personne ne puisse parler au nom d’une assemblée. Il y a eu dans l’assemblée toutes les apparences d’une démocratie mais ce n’était qu’une façade. De l’absence de toute représentation et d’exercice d’un pouvoir quelconque, Naggh conclut avec raison que « les assemblées en Argentine ne sont donc en rien une expérience de la démocratie », mais à tort qu’« elles sont même le premier embryon de critique de la démocratie. » Les assemblées ont pris les masques de la démocratie comme elles ont pris les masques de l’organisation. Tous ces masques n’ont qu’une seule fonction : protéger la conversation à l’intérieur de l’assemblée. On ne peut pas déléguer une conversation, cela n’a pas de sens, on ne peut que l’approfondir, et confronter ce qui en résulte avec d’autres interlocuteurs, dans d’autres conversations, ou tenter de le vérifier pratiquement. Ce sont les scissions défensives menées par les différentes assemblées pour contrer les récupérations politiciennes et gestionnaires, qui ont le mieux donné à voir la priorité absolue que les assembléistes accordaient à la conversation ; toutes ces scissions visaient la poursuite de la conversation, tout comme les restrictions extrêmement fortes apportées au rôle des porte-parole des assemblées dans l’Interbarrial. Les assemblées en Argentine sont l’affirmation d’une forme de conversation à l’intérieur d’une insurrection. Plus largement, l’émergence des assemblées révèle ce que personne n’avait jusque là clairement observé : le rôle de la conversation dans l’histoire, comme moment de la pensée et comme moment du débat des humains. Comme on le comprend aisément, cela n’a pas grand-chose à voir avec ce que l’on entend communément par l’expression « exercice du pouvoir ».

Il faut également faire un sort à une autre interprétation qui considère les assemblées comme des espaces de délibération. Pour délibérer il faut avoir un problème clairement formulé. Or comme le formule un participant de l’assemblée de Boedo en juin 2002, l’objet de l’assemblée est justement la définition du problème : « Estamos elaborando ideas en la Plaza, intentamos definir por qué pedimos que se vayan todos y para qué ». Face aux attentes et aux menaces, la première question à laquelle ont dû répondre les assembléistes une fois réunis était de savoir ce qu’ils faisaient pratiquement ensemble, ce qui les réunissait, ce qu’ils voulaient réaliser, quel était leur but. Et pour répondre à cette question, ils ont institué une forme spécifique de conversation, en assemblée, et ils ont tenté de formuler des idées sur les individus, le monde, la société, l’économie, la richesse. La conversation des assemblées est une pratique spéculative dont le but est de faire surgir des idées.

 

Déclin de la conversation argentine

A défaut d’un but, l’insurrection avait donné une direction à la révolte. Il s’agissait de prolonger le débat ouvert par la révolte, par une discussion suivie dont le caractère offensif était a priori légèrement en retrait par rapport à la négativité de la révolte. Aussi les assembléistes étaient tenus de situer leur débat à la hauteur de la dispute posée par les actes négatifs. La relation entre la conversation à l’intérieur des assemblées et la conversation à l’extérieur des assemblées était, dès le début, cruciale pour les suites de la révolte, car les assemblées n’étaient qu’une forme provisoire et en devenir du débat qui avait surgi après le 19 et 20 décembre 2001. Mais les assemblées n’ont jamais réussi ni à garder des liens suffisamment forts avec ce débat, ni à faire en sorte que leur propre conversation nourrisse en retour et produise un plus vaste débat. Il faut maintenant se pencher sur la question difficile des limites rencontrées par les assemblées. Pourquoi la conversation des assemblées n’a pas pu se développer au point de produire de nouvelles idées ? Pourquoi les assemblées ont-elle péri d’épuisement, la conversation s’y étiolant jusqu’à disparaître ?

Dans les relations qu’elles ont construites avec le dehors, les assemblées ont eu tendance à considérer cet extérieur non pas comme un lieu de débat mais comme un ensemble d’organisations. Ce qui, de fait, revenait à endosser le point de vue ennemi. Par exemple, les assemblées ont construit des alliances avec des organisations piqueteras. Cela signifiait mettre sur un même plan l’assemblée qui n’existait que par le mouvement d’une conversation, et une organisation hiérarchique réalisant des coupures de route. Implicitement et parfois explicitement, certains assembléistes ont pensé l’assemblée comme une organisation comme une autre. A l’intérieur des assemblées, ce point de vue était fréquemment l’objet de vives critiques. Beaucoup d’assembléistes défendaient l’idée que l’assemblée était d’une nature radicalement différente des organisations politiques traditionnelles, mais sans jamais réussir à nommer cette particularité. Des traces de l’idéologie de l’organisation sont également identifiables dans les actions mises en œuvre par les assemblées. « Una de las causas que le achacamos a la degradación de las asambleas es el fenómeno del marchismo, el marchar por cualquier cosa y el tomar 200 puntos para tratar y en realidad se acaban tratando los puntos que querían los de los partidos políticos. » Les cacerolazos à répétition convoqués par les assemblées reproduisent à l’identique l’activisme des organisations politiques appelant à des manifestations, alors que précisément ce qui caractérisaient les premiers cacerolazos de décembre 2001 était qu’ils étaient spontanés, nés en l’absence de toute convocation venue d’une organisation. Ainsi les assemblées ont appliqué à l’extérieur ce qu’elles rejetaient à l’intérieur en mimant des pratiques et des discours militants qu’elles savaient être opposés à la conversation : l’activité militante où personne ne discute des buts mais participe à des actions en répétant un discours prémâché et où l’activisme est destiné à noyer l’angoissante absence de but. Les assemblées n’ont pas pensé leur action en réfléchissant à comment élargir la conversation en dehors de l’assemblée, mais ont, au contraire, utilisé des moyens et réalisé des actions qui contribuaient à l’étouffer.

Si l’on cherche à comprendre ce qui a empêché l’expansion de la conversation des assemblées, deux autres éléments doivent être discutés : l’effet de l’Interbarrial sur les conversations des assemblées, et l’occultation des assemblées par l’information dominante.

Créée dans le courant du mois de janvier 2002, l’Interbarrial du Parque Centenario, du nom du parc où elle se réunissait tous les dimanches, a été pensée comme une assemblée des assemblées de quartier de Buenos Aires. « Apenas empezaron a surgir las Asambleas, a principios de enero de 2002, se creó la llamada "Asamblea Interbarrial", una especie de "Asamblea de Asambleas" que funcionaba en un parque una vez por semana, y que se suponía serviría para coordinar el trabajo de todas las Asambleas de la ciudad. La Interbarrial llegó a tener 150 asambleas participantes. » On trouve une description précise et une critique détaillée de son fonctionnement dans l’ouvrage éponyme Naggh. « L’assemblée des assemblées se présentait, d’entrée, comme un hybride : d’une part elle était un lieu de délégation des assemblées, d’autre part elle était une assemblée générale comme les autres. De ces deux fonctions, elle semble n’avoir cumulé que les faiblesses : les délégués n’avaient aucun pouvoir propre, et l’assemblée générale n’avait pas, ici, la possibilité de débattre. » Lors des assemblées qui ont réuni jusqu’à 3 000 participants et 150 assemblées représentées par leurs délégués, les propositions étaient lues successivement par les délégués des assemblées et par des représentants d’autres organisations, puis soumises au vote. Toutes les personnes présentes participaient au vote. Jamais les propositions n’étaient débattues. Cette assemblée des assemblées était donc, en tous points, un contresens sur la nature des assemblées de quartiers, puisque la conversation en était bannie. Fort logiquement et heureusement, les assemblées ont rapidement déserté l’Interbarrial, non sans la vider de toute substance, et non sans réaffirmer la souveraineté de l’assemblée de quartier comme seul lieu de débat.

De nombreux commentateurs dont Naggh ont regretté l’absence d’efficacité de l’Interbarrial dans la coordination des assemblées. C’est un contre-sens que de prétendre coordonner les assemblées comme s’il s’agissait de vulgaires organisations. Que peut bien signifier coordonner des conversations menées par les assemblées ? Rien. Qu’y a-t-il à coordonner dans des conversations menées séparément ? Rien. Est-ce que déléguer des conversations a une signification ? Non. Ce n’est pas pour rien que l’une des plus importantes disputes de l’Interbarrial a concerné l’insoluble question de la délégation. L’organisation du vote y opposait les tenants de la règle « un homme, une voix » et ceux de la règle « une assemblée, une voix » qui ont finalement triomphé. Sans rentrer dans les détails de ce débat interminable car mal posé, cette dispute a surtout révélé l’impossibilité de déléguer des assemblées, et elle a d’ailleurs consacré l’échec de l’Interbarrial. Car on ne fédère pas des conversations ; il n’y a rien à déléguer dans la conversation d’assemblée. L’interbarrial était une organisation inadaptée à la nature même des assemblées. La conversation en assemblée peut éventuellement déboucher sur la création de nouveaux lieux, de nouvelles assemblées afin de discuter d’idées sorties des conversations. On peut aussi décider de mettre ces idées à l’épreuve, pratiquement. La notion de conversation s’oppose directement à celle d’organisation : on peut organiser une conversation, mais une conversation suivie n’est pas une organisation. L’assemblée est organisée mais elle n’est pas pour autant une organisation. Elle est une conversation singulière. L’Interbarrial qui selon le journamerde Brieger (qui s’en félicite) a été initiée par des gauchistes est une mauvaise imitation des soviets et des conseils. Elle fait passer la conversation au second plan par rapport à l’organisation, avant de la faire disparaitre. L’assemblée de quartier soutient exactement l’inverse.

Aussi l’Interbarrial n’a en rien permis d’accélérer le débat en cours. Au contraire, elle a eu un effet néfaste sur la conversation dans les assemblées. Les résolutions prises à la chaîne par l’Interbarrial ont parasité la conversation à l’intérieur des assemblées en l’empêchant de suivre son propre cours et en l’obligeant à discuter de propositions extérieures à l’assemblée. « Lo que sí está claro es que [l’Interbarrial] no surgió naturalmente de un debate interno de las asambleas. Sucedió demasiado rápido como para que alguien haya tenido tiempo de pensar seriamente en la cuestión, consultar con los vecinos, con otras asambleas, consensuar, etc. Mientras la Interbarrial votaba un verdadero programa de gobierno, de casi 100 puntos, muchos de los vecinos de mi Asamblea todavía estaban en la etapa de catarsis, contándose mutuamente los problemas que tenían, y aprendiendo a escucharse. Nuestra Asamblea nunca llegó siquiera a debatir ese programa, y sé que la enorme mayoría de las Asambleas tampoco lo hicieron: sencillamente, eran demasiados puntos. » (témoignage d’un participant à l’assemblée populaire Cid Campeador)

De plus, le passage au sein de l’Interbarrial de la règle de vote « un homme, une voix » à « une assemblée, une voix » a indirectement limité l’approfondissement de la conversation dans les assemblées. En effet, après cette réforme du vote, les créations de nouvelles assemblées ont été vues comme des tentatives suspectes d’influencer l’Interbarrial. Or des créations d’assemblées étaient alors en cours, conséquence de la scission des assemblées existantes. Ces nouvelles assemblées indiquaient deux tendances de la conversation : une division pratique des assemblées sur des points de désaccords issus de la conversation, et la tentative de créer des assemblées plus petites et mieux proportionnées à la conversation. Elles étaient une forme de développement de la conversation, qui témoignait de sa vitalité. Comme le relève Naggh, « les scissions, qui étaient la première et principale manifestation du négatif à l’intérieur des assemblées, cessèrent aussitôt ».

Le second point qui a limité le développement des débats issus des conversations des assemblées est l’attitude de l’information dominante vis-à-vis des assemblées. Dans un premier temps, l’information dominante voit les assemblées positivement comme une alternative plausible à des politiciens corrompus : « éstas representaban una reacción positiva a los desprestigiados partidos políticos porque los asambleístas abiertamente los repudiaban ». Les journamerdes s’enthousiasment alors en voyant dans les assemblées « le berceau de futurs leaders » (La Nación du 27 janvier 2002). Mais ces crevures se rendent vite compte de leur méprise. Aucun leader ne sortira jamais d’assemblées dont le fonctionnement est si pointilleux sur la question de la délégation. De plus l’information n’a pas de prise sur les débats internes des assemblées. Les assemblées sont donc irrécupérables. Ignorance, peur ou calomnie, les trois à la fois peut-être, un éditorial du La Nación, beaucoup plus inquiet, alerte deux semaines plus tard sur le fait que les assemblées peuvent se convertir en soviets. Et le président Duhalde de s’écrier en mars 2002 : « No se puede gobernar con asambleas » ; et d’ajouter : « La forma que tiene la ciudadanía de expresarse es con el voto. Que nadie pueda creer que se puede gobernar con asambleas, hay que organizarse y dentro del sistema democrático. » C’est ensuite une occultation massive des assemblées qui est mise en place par la presse dominante. En réaction aux calomnies et à l’occultation de la presse, les assemblées de voisins mènent des escraches à répétition contre des journaux, des radios comme Radio 10 ou des télévisions comme Canal 13 avec des slogans comme « nos mean y el periodismo dice que llueve » et des chants comme « Se va a acabar / se va a acabar / esta costumbre de ocultar... ». Là comme ailleurs, l’omerta et les réflexes de solidarité du milieu journalistique montrèrent leur efficacité : « Casi ningún medio periodístico sacó alguna noticia ». Simultanément, de nouveaux medias alternatifs publiant sur internet tel Indymedia ont commencé à s’intéresser aux assemblées. Ils ont été le lieu de la récupération par les gauchistes du mouvement des assemblées. Ils ont été le lieu de fabrication d’une visibilité publique et d’une manière de représenter les assemblées, une représentation erronée de ce qu’elles sont et ce qu’elles font.

Bien que les assemblées soient nées d’une critique radicale de la représentation politique et de la délégation, dont la synthèse est le « ¡ Que se vayan todos ! », la véritable découverte des assemblées, qu’elles ont jalousement préservée comme leur seule richesse, est la découverte de la conversation. Les assemblées ont développé leur propre débat sur un terrain où leur principal ennemi était l’information. Les conversations de rues au sein d’assemblées souveraines sont une critique en actes de l’emprise de la presse sur la conversation quotidienne. On a beaucoup discouru sur le fait que les assemblées argentines ont existé à côté de l’Etat, sans jamais s’en prendre à l’Etat. C’est une réflexion qui provient d’un contresens sur les assemblées de quartier et les confond avec des assemblées politiques (alors qu’elles sont les enveloppes de la conversation argentine). On a, en revanche, très peu discuté, hormis Naggh, du fait que les assemblées argentines ne s’en sont pris que modérément à l’information dominante, qui est pourtant le tyran qui colonise les conversations quotidiennes. Pourtant les journalistes ont d’emblée été reconnus comme ennemis par les assemblées. Mais les assemblées ont cru pouvoir poursuivre leur conversation dans la marge, se sentant comme protégées par le silence de l’information, et cela sans jamais expliciter leur profonde dispute avec la presse. La conversation des assemblées s’est établie dans un ailleurs qui n’a existé que le temps que la brèche ouverte par l’insurrection se referme. Après, l’air a commencé à manquer. La conversation est morte d’asphyxie, isolée du reste du monde par la presse, encerclée et peu à peu envahie par les mots d’ordre lancés quotidiennement par la presse et les partis. La presse de son côté, comme à chaque fois qu’elle affronte un ennemi qu’elle ne connaît pas, a misé sur l’occultation en empêchant la publicité des débats des assemblées. Les assemblées argentines n’ont pas su comprendre la nature du terrain radicalement nouveau qu’elles avaient déblayé et sur lequel elles devaient s’avancer et progresser en attaquant à l’ennemi. Ces ennemis de la conversation, les assemblées les avaient pourtant expulsés de leurs débats dès les premiers jours. Mais elles n’ont pas voulu les désigner comme ennemis en creusant cette dispute. Elles n’ont pas combattu directement ceux qui colonisent la conversation.

Au lieu de se penser pour ce qu’elles étaient, une forme et un contenu de la conversation, et d’agir en conséquence, ces assemblées se sont pris pour autre chose et ont couru sur les terrains ennemis sous de faux prétexte votant des résolutions à tour de bras et s’épuisant dans des cacerolazos à répétition. Les assemblées ont repris à leur compte des théories sur l’organisation, la politique, la démocratie, l’autogestion, ce qui a eu pour conséquence de rendre incompréhensible aux participants eux-mêmes leur propre activité dans les assemblées. En créant l’interbarrial, en manifestant dans les rues sous n’importe quel prétexte, les assemblées ont pensé leur action en endossant des visions erronées de ce qu’elles étaient, sans comprendre à quel point leur existence même était une nouveauté, et sans réussir à saisir cette nouveauté si étonnante. Ces interprétations erronées ont orienté le développement et les actions des assemblées sur des voies sans issues où elles n’avaient plus d’armes particulières à faire valoir. Peu à peu, la conversation des assemblées a perdu la direction et le lien à la négativité initiale. Ainsi une relecture middleclass de l’insurrection minorant la portée des pillages s’est installée, allant jusqu’à attribuer les pillages à un prétendu complot d’organisations péronistes, et survalorisant le rôle du cacerolazo dans l’insurrection par rapport à la négativité des émeutes. Sans l’élan et la direction de l’insurrection, la conversation des assemblées a perdu peu à peu toute idée du but. A partir de juin 2002, l’hiver se faisant sentir, beaucoup d’assemblées ont quitté les rues pour occuper des locaux, dont il a fallu s’occuper. Les assemblées ne trouvant plus de moyen de tisser des conversations au dehors se sont alors repliées sur elles-mêmes et ont recherché une justification à leur existence dans le quartier, certaines basculant dans des activités de gestion, se transformant fréquemment en cantines. La conversation était morte, une organisation occupait sa place, sans but et sans aucune portée négative.

Les assemblées argentines n’ont pas reconnu ce qui, en elles, suscitait l’étonnement permanent de leurs participants et l’embarras quand quelqu’un d’extérieur demandait : pourquoi participez-vous à une assemblée ? Sur le terrain posé par la conversation argentine, il aurait fallu, à partir des assemblées, élargir la conversation en continuant à défaire l’emprise de l’information sur elle. Si les assemblées avaient suivi le mouvement de la conversation, elles auraient dû être dans un constant mouvement de scissions, dès que des désaccords émergeaient, pour constituer ailleurs de nouvelles conversations permettant d’approfondir la dispute. Des assemblées thématiques auraient pu se créer par fusion de bouts d’autres assemblées ; des assemblées auraient pu tenter de reconstituer les axes des débats en cours dans l’ensemble des autres assemblées, pour identifier des idées en germe et les resituer par rapport à la question du but, puis faire part de leurs conclusions aux assemblées ; et in fine tenter de vérifier pratiquement ces idées.

Dans les relations avec d’autres organisations, les assemblées n’auraient pas dû tolérer des fonctionnements différents du leur, elles auraient dû exiger de chacun de leurs interlocuteurs organisés qu’ils fonctionnent selon des principes d’horizontalité, et a contrario les considérer comme ennemis de la conversation. Cette tolérance a été contraire à leurs buts puisqu’elles n’ont pas désigné comme ennemis des structures hiérarchiques où la conversation ne pouvait se développer du fait de la primauté accordée à l’organisation sur la conversation. C’est seulement en appliquant ce principe que les assemblées auraient pu être des propagandistes conséquents de la conversation qui s’était développée en leur sein et qui avait vocation à s’élargir au reste des individus.

Les participants aux assemblées auraient dû être convaincus que tant qu’il y aurait des journalistes en activité à Buenos Aires et en Argentine, la conversation argentine ne pourrait pas se poursuivre, se développer et atteindre ses buts. Dans le cas contraire et sans le secours de nouvelles émeutes, la conversation des assemblées devait finir épuisée et étouffée par la grosse sono de la presse, matraquant et cadrant la conversation jour après jour.

Enfin, et la clé de cette question était probablement dans la critique de l’information dominante, il a manqué que les assemblées réussissent à exploser ce mur invisible qui, au milieu des rues, les séparaient des autres personnes. Ces assemblées, où des individus qui s’étaient fixé une tâche historique conversaient, se voyaient traversées par des passants inattentifs qui semblaient les zombies d’un monde ancien. Quelques mois plus tard, c’est la conversation essoufflée des assemblées qui semblait l’héritage lointain d’une insurrection aux contours de plus en plus flous tandis que le flux quotidien des passants imposait à nouveau son rythme d’automates.

 

4. La conversation argentine comme moyen et comme but

 

La conversation argentine est à la fois un moyen et un but. Moyen d’exploration de la pensée, la conversation instaure un jeu : l’un énonce une idée, l’autre la contredit, la critique, l’approuve, la développe, ou la détourne au profit d’une autre. C’est un jeu où la pensée émerge depuis des points de vue multiples. La conversation dans les assemblées donne une continuité aux échanges, d’un jour à l’autre, sur des semaines, ou des mois, permettant ainsi d’explorer pleinement une pensée et de commencer à lui donner la forme d’une idée. La conversation est un jeu avec la pensée, où de la pensée devient autre, en échappant à celui qui l’avait énoncée et en lui revenant : « Tu lances une idée, et une semaine après elle revient – et le mouvement circulaire du bras s’accomplissait – mais ce n’est plus la même idée, elle est enrichie, développée, elle a pris une direction inattendue ; et parfois même, ce n’est pas du tout ce que tu as lancé au départ, c’est comme l’inverse de ce que tu avais dit. » La conversation est un moyen de développer et d’accélérer la pensée tout en maitrisant collectivement son mouvement. En Argentine en 2001-2002, la conversation en assemblée a été une pratique d’exploration de la pensée.

La conversation argentine a un but, et elle est l’incarnation d’une tentative d’accomplissement de ce but. Les conversations en assemblées sont une négation pratique de l’organisation de la conversation par l’information dominante : des individus se réunissent régulièrement, en cercle, au coin d’une rue, pour y mener leurs propres débats en excluant les journalistes. L’information dominante ne peut pas imposer un ordre du jour à la discussion, et encore moins y développer ces conversations entre allocutaires (récepteurs) qui font sa force. La conversation des assemblées fonde ses propres objets de débat et suit une dynamique propre. Les réunions des assemblées donnent un rythme à la conversation, d’une semaine à l’autre, en rupture avec le torrent quotidien de la presse. Enfin, les conversations surgissant sous la forme d’assemblées sont aussi la critique pratique de l’absence de but érigée en dogme par les gestionnaires : des individus se posent à nouveau la question du but des humains et se proposent d’en débattre. D’une certaine manière la conversation argentine explore la fin des gestionnaires en regardant au-delà ; mais, et c’est une limite radicale de ce mouvement, la fin postulée après deux victoires successives ne s’est pas réalisée.

Le surgissement de la conversation en Argentine pose une séparation nette entre la conversation et l’organisation. L’organisation des humains a été la grande affaire des révolutions jusqu’à sa critique par la révolution iranienne. Celle-ci a porté le débat sur la nature du monde en dépassant la seule question de l’organisation des humains. Posant la question de la totalité non pas dans sa représentation mais dans sa réalisation pratique, elle a critiqué le dualisme des hommes et des choses proclamé par les contre-révolutionnaires léninistes notamment, pour affirmer l’unicité de la pensée. Née dans le moment de l’insurrection argentine, la conversation en assemblée manifeste la primauté de la pensée sur l’organisation des humains. Pour la première fois, la conversation apparaît comme un phénomène propre, comme une manifestation de la pensée et du mouvement du monde. L’assemblée fait de la conversation une activité pratique et collective d’exploration de la pensée, qui s’installe dans le domaine ouvert par la négativité. L’assemblée est un moyen de mener une conversation qui est nécessaire à l’approfondissement de la révolte, la poursuite du débat initié par l’insurrection par d’autres moyens. La conversation est la raison de l’existence de l’assemblée, et l’organisation de l’assemblée est entièrement subordonnée à cette fin. Autrement dit, les assemblées subordonnent la question de l’organisation à la poursuite de la conversation. La conversation doit être développée et protégée par l’assemblée, qui y consacre une large part de son temps et de ses discussions. Tous les choix d’organisation que fait l’assemblée répondent aux nécessités pratiques dictées par le mouvement de la conversation. De ce point de vue, les assemblées argentines ont été exemplaires.

 

La conversation argentine dans le mouvement de la totalité

S’appuyant sur des analyses critiquables, et ici critiquées, des assemblées en Argentine, Naggh propose de constituer une assemblée générale du genre humain qui serait une assemblée souveraine de tous les humains. Ce n’est pas seulement une généralisation contestable de l’idée d’assemblée, mais c’est surtout l’extrapolation d’une interprétation erronée des assemblées argentines. Alors que les assemblées argentines ne sont pas des instances de décision où s’exerce un pouvoir, c’est là leur force et leur étrange nouveauté, l’assemblée générale du genre humain reconduit l’idée d’une assemblée exerçant un pouvoir. Dans l’énoncé même, le passage de l’ensemble, tous les humains, à la totalité, le genre humain, résume les contradictions de ce projet : le fait de former, on ne sait comment (mais admettons-le un instant à titre d’hypothèse), une assemblée réunissant tous les humains ne garantit en rien que cette assemblée soit le lieu d’un débat sur la totalité ! La conversation dans les assemblées argentines soutient une approche inverse de la question : des personnes se réunissent en petits groupes pour parler de tout et débattre des buts des humains. C’est à partir du but posé par l’insurrection - but qui provient de la fin envisagée d’une chose ou d’une idée - que se déploie la conversation, qu’elle s’engage. C’est un lien ténu et hypothétique avec la totalité, une totalité à venir, qui est le contenu de la conversation. Mais c’est seulement dans la réalisation pratique de ce but, dont un préalable est sa détermination à travers la conversation, que ce lien avec la totalité sera effectif. Ainsi dans la conversation, le rapport à la totalité s’exprime d’abord comme un projet à accomplir. A l’inverse du projet d’assemblée générale du genre humain, la conversation argentine fait passer la question du contenu du débat, les buts des humains, avant celle de la représentation des participants au débat, l’ensemble des humains ou le genre humain. Les assemblées argentines incarnent un état transitoire de la conversation des humains. Elles sont une conversation singulière.

 

5. Ce que sont les conversations singulières

 

Les conversations singulières sont des critiques des conversations instituées par l’Etat et l’information dominante

L’Etat, qu’il soit démocratique ou non, est une organisation de la conversation basée sur la délégation de la parole des individus. Il incarne une façon de désigner un orateur ou un groupe d’orateurs qui, quoiqu’ils disent, représentent l’ensemble des individus. C’est un formalisme, avec ses rites et sa mystique. Dans les démocraties parlementaires, ce sont les partis politiques qui enserrent le mouvement diffus et insaisissable de la conversation des individus dans un réseau de porte-parole. La conversation des individus se développe alors comme un long commentaire des discours des porte-parole. Les mandataires reçoivent par délégation la parole des individus qui en sont de ce fait institutionnellement privés. La parole des mandataires est chargée de généralité par la convention de délégation qui les autorise à se dire représentants de tous les individus, qui sont dessaisis de cette dimension de leur parole. Le caractère général du discours des mandataires ne réside pas dans le contenu de leurs discours mais dans leur mode de désignation, il existe en soi. Dans la monarchie de droit divin, le corps du roi est ainsi constitué de la multitude des corps de ses sujets, et c’est cela qui lui confère sa grandeur, et sa généralité. L’Etat est un formalisme de la conversation où l’on sélectionne d’abord ceux qui vont parler et ceux qui vont se taire, et les procédures de discussion avant que la conversation ne commence.

L’information dominante est une organisation de la conversation basée sur la suggestion de contenus du débat. C’est une manière d’orienter le flux des conversations quotidiennes en définissant les objets discutés, ce dont on parle. Alors que l’Etat fabrique par convention les sujets qui prennent la parole, l’information fabrique les objets du discours. Alors que l’Etat construit la généralité par le nombre de ceux qu’il représente, l’information construit la généralité par l’ensemble des contenus dont elle parle. L’un et l’autre prétendent incarner la généralité : l’un en faisant valoir la généralité des orateurs, et en prétendant à travers eux représenter l’ensemble des individus ; l’autre en faisant valoir la généralité des discours, et en prétendant incarner l’opinion publique. Alors que l’Etat est un fétichisme de la forme de la conversation séparée de tout contenu (qui crée un squelette de la conversation avant que la conversation n’existe), l’information est un fétichisme qui détache les contenus du débat de l’interaction des individus en conversation.

Au cœur de l’insurrection, la conversation singulière est une critique simultanée de ces deux organisations de la conversation, l’Etat et l’information dominante. La conversation singulière critique le formalisme de la conversation imposée par l’Etat et les contenus imposés par l’information dominante. La conversation singulière nie la délégation de la parole instaurée par l’Etat et définit elle-même les contenus à traiter. En effet, la conversation singulière est la forme et le contenu d’un débat qui provient de l’évènement négatif où elle nait. La conversation singulière répond à un but qui est issu non pas de l’information dominante mais de l’insurrection. La conversation singulière, qui peut s’incarner dans une assemblée, construit son propre débat, son propre terrain, sa propre conversation en rupture avec l’Etat et l’information dominante.

 

Les conversations singulières sont des moments d’un débat historique

Les insurrections sont une négation pratique de l’ordre d’une société autant qu’une critique des discours établis. La vérification pratique invalide les justifications d’un ordre, et les reconnaît comme fausses.

L’ordre de la société n’est pas tant le fait d’un discours unique qui s’imposerait à tous, comme une injonction s’appuierait sur une police pour être suivie d’effets, que le résultat d’une organisation de la conversation quotidienne. La domination actuelle repose sur l’imposition d’une conversation univoque où un tiers veille toujours sur les discussions. L’information dominante est le nom de cette mise sous tutelle de la conversation. Ce ne sont pas tant de mots dont sont privés les pauvres modernes quotidiennement, que de la possibilité de dire, indissociable de celle d’entendre.

Les différentes formes de révolte, émeutes majeures, pillages, insurrections, sont la négation des formes de communication médiatisées par les marchandises, l’Etat ou l’information. Ce sont des négations d’un discours, d’un type d’énonciation, d’une manière de parler, de s’adresser et de répondre. Ainsi, outre qu’il est une critique pratique de l’ordre démocratico-libéral de l’Etat moderne, le grand pillage est une négation de la communication instaurée par les marchandises. Il est une négation de cette énonciation indirecte où un objet prétend parler au nom des individus et réaliser leurs désirs supposés à leur place. Le grand pillage s’attaque au sujet du discours, la marchandise, et nie sa capacité à énoncer une parole sur la richesse, sur l’accomplissement des individus et sur la nature du monde. Au cours de l’insurrection argentine, est apparue une critique de l’Etat et de l’information dominante, qui nie les formes de délégation de la parole instaurée par les démocraties parlementaires avec ses porte-parole, ses partis, sa ritualisation du vote et ses orateurs permanents qui causent dans le poste, et refuse toute hiérarchie dans la discussion.

La conversation dont je parle ici, celle qui apparaît en Argentine en 2001, émerge sur les débris de la négation de la communication existante, et répond à un but commun rendu visible par la révolte ; le « ¡ Que se vayan todos ! » par exemple. Cette conversation est une négation de la communication dominante dans sa forme actuelle. On retrouve une sorte de continuité de cette conversation dans l’histoire, comme si dans toutes les grandes révoltes, et en particulier lors des révolutions, la conversation renaissait bouillonnante, vigoureuse et décisive comme un moyen et une voie pour répondre aux interrogations des humains. Mais je ne pense pas qu’il y ait une nature sous-jacente de la conversation, une essence, qui se manifesterait par intermittence dans l’histoire sous une forme toujours identique. A chaque moment historique, une conversation s’invente en se donnant une forme et un contenu et en répondant au but de l’insurrection. Si bien qu’on ne peut pas réellement comparer une conversation surgie à un moment historique à une autre conversation surgie lors d’une autre période historique. Les conversations historiques sont singulières. Elles sont la forme singulière d’un débat historique qui vise la formulation et l’accomplissement de certaines idées.

Pour autant qu’un débat historique ouvre la possibilité d’une conversation singulière entre des individus, cette possibilité n’existe que par l’action préalable de la négativité. A l’intérieur de la révolte, la conversation apparaît comme un besoin, une nécessité, qui est déterminante pour la poursuite du débat ouvert par les actes négatifs. Une conversation singulière advient quand un but exprimé par la révolte trouve à se manifester dans une forme ad hoc de conversation inventée de toute pièce. On oublie trop souvent que les révoltes sont des disputes sur l’ordre du monde et que le caractère des révolutions est justement d’ouvrir un débat sur le but des humains qui met en jeu la nature du monde, son ontologie. Le surgissement d’une conversation singulière manifeste et réalise un débat. Une conversation constitue un moment du débat, que l’on ne peut séparer, malgré toutes les propagandes (dans un monde dominé par le discours de l’information), des actes négatifs qui mettent à l’épreuve et tentent d’accomplir les idées en débat.

 

Des conversations singulières ont lieu depuis janvier 2011 : la guerre en cours

Actuellement la domination de la conversation quotidienne par l’information s’exerce par un contrôle des mots, des expressions, des idées, des impressions, des analyses, des sentiments. Il suffit par exemple que quelques journalistes assènent un discours calomniateur pendant quelques jours pour que la vérité d’un évènement négatif disparaisse sous les mensonges, du moins en apparence. Les évènements de 2011 n’ont malheureusement pas échappé à ce phénomène.

Depuis 2001, des insurrections ont permis ponctuellement à des conversations de s’épanouir en dehors de cet ordre : des conversations singulières se forment avec un but et des fondements ancrés dans la négativité. Pendant l’insurrection d’octobre 2003 en Bolivie, des assemblées et des cabildos se rassemblèrent sur les places et sur les barricades des rues d’El Alto insurgé. Durant l’insurrection des « forajidos » en 2005, des assemblées de quartier se formèrent à Quito, se revendiquant du « ¡ Que se vayan todos ! » argentin et s’opposant à toute représentation par des partis politiques. A Oaxaca en 2006, contre le gouverneur, de multiples assemblées surgirent dans les quartiers en lien avec l’organisation de barricades dans les rues. En Grèce, lors de la révolte contre l’Etat de décembre 2008, des comités d’occupation ont envahi les bâtiments publics (mairies, sièges de syndicats, universités, etc.) et se sont réunis en assemblée pendant quelques jours, voire quelques semaines.

Ce n’est jamais la même conversation qui surgit car son objet et sa finalité sont contingents à l’évènement négatif dans lequel elle s’inscrit. Mais à ces signes multiples, on voit qu’une conversation singulière s’installe par intermittence dans l’époque face à l’Etat et à l’information dominante. La plupart du temps sous la forme d’assemblée, mais pas toujours. C’est une affirmation de l’expérience propre de l’individu, une manière de considérer l’autre et un rapport à la vérité. C’est enfin un début de délimitation de la partie en cours. Une scission de la conversation s’installe dans l’époque, où la conversation se dégage des médiations existantes, Etat et information dominante, et se construit sur ses propres ressources : le rapport à l’autre et l’échange de paroles pour l’exploration du but.

Les insurrections de 2011 au Maghreb, au Machrek et en Arabie constituent le plus vaste mouvement d’insurrections connu depuis que nous avons débuté en 2003 notre observation. Ces évènements et ces conversations singulières restent à analyser. Le fait le plus remarquable, c’est la création de lieux, délimités et ouverts car libérés de l’Etat, où la conversation s’est déployée au cœur des insurrections. Les campements de l’avenue Bourguiba ou de la place de la Kasbah à Tunis, de la place Tahrir au Caire et de la place de l’université à Sanaa, apparaissent comme des formes nouvelles de conversation.

Ces campements où les émeutiers vont et viennent entre deux affrontements, ont été les lieux de la conversation de l’insurrection. Dans le campement de la place Tahrir, la conversation qui s’est développée du 25 janvier au 11 février 2011, était traversée par l’arrivée des blessés et le départ des morts, et totalement imbriquée aux combats encerclant la place. Cela explique peut-être qu’aucun leader ne soit jamais sorti de ce campement (et de la même façon en Tunisie et au Yémen) malgré l’insistance de l’information dominante. La conversation n’admet pas de délégation de la parole, elle développe son propre débat. La place Tahrir a été le lieu où la pensée a circulé, s’est transformée ; où le slogan « Moubarak dégage ! » a unifié temporairement les buts des campeurs vers celui, plus grand, négatif, de l’accomplissement de chacun et du monde. Y-a-t-il eu des assemblées Place Tahrir ? Sûrement. Mais surtout, on y a vu des petits groupes, formés au gré des rencontres sur la place, et peut-être lors d’affrontements dans les rues adjacentes, converser sans arrêt. On y a vu des chanteurs de rue interpellant les campeurs par des paroles vigoureuses, moquer les gouvernants et scander les slogans de l’insurrection. On y a vu des tribunes. Les campements ont joué un rôle crucial dans la révolte en donnant une parole collective à l’insurrection, qui complétait le discours des lancers de cocktails Molotov et de pierres. Dans des Etats où le contrôle de la parole, via notamment la police politique, était omniprésent et où la récupération par les partis ou les syndicats étaient une menace, la création de ces campements a rendu possible une conversation.

Le campement, dans la durée, focalise les regards, amis et ennemis. La permanence du campement au Caire a permis à l’information de reprendre pied dans le débat du soulèvement égyptien, débat qui n’était pas le sien, d’où elle était exclue. Dans un premier temps, elle a fait l’éloge de la conversation en cours sur la place Tahrir et du courage des insurgés. Ce qui lui a permis de circonscrire l’insurrection à la place stricto sensu. Les autres villes ont disparu du champ du discours médiatique, puis le Caire et enfin même les rues adjacentes à la place. Comme si l’insurrection égyptienne tenait toute entière sur la place Tahrir. Puis elle a y mis en scène les affrontements entre pro et anti-Moubarak, occultant la féroce répression menée par les policiers et les soldats autour de la place ; elle a doublé cette réduction minable d’une dispute sur la liberté de la presse, en mettant en scène l’agression de journalistes sur la place, preuve que le débat contre l’information dominante y était encore vif. Mais le cadre était alors posé pour promouvoir le maintien de l’armée égyptienne, en protecteur du droit de manifester contre le tyran, et donc par une extraordinaire inversion, en garant de la démocratie. L’information dominante, en première ligne de la répression, avait défait l’autonomie de la conversation de la place Tahrir, en lui imposant, pour un temps au moins, ses conclusions.

Tout au long de l’année 2011, c’est une course de vitesse qui s’est engagée entre l’expansion des conversations singulières et la récupération des conversations par l’information dominante et leur répression par l’Etat. Le contresens porté dès le mois de mai 2011, par les tristes campeurs de Madrid, New York, Tel Aviv ou Athènes, excellents dans l’art du mime mais consternants dans celui du négatif, a clôturé le terrain de la récupération des conversations singulières. Les premiers, mais tous les autres à leur suite, les madrilènes en justifiant leur existence par référence au campement de la place Tahrir ont confondu campement et insurrection, assemblée et conversation, organisation et débat du monde. Le maintien du campement de la Puerta del Sol et le formalisme de l’assemblée qui l’anime - dans quel but ? - ont très vite été au centre des préoccupations des tristes campeurs ; ainsi que fort logiquement, les disputes avec les commerçants de la place  tours de nettoyage pour tout le monde ! –, la mise en place de procédures minables pour un débat sans paroles – les poings en croix au dessus de la tête pour dire non, les mains en l’air pour dire son contentement –, l’épuration des participants – pas d’alcool, pas de drogues. Surtout, le refus dogmatique de la violence, acte de foi militant de tout « indigné », a condamné toute assemblée à l’impuissance en la coupant de tout fondement négatif. Sans contenus clairs ou les ayant perdu, par éloignement de la révolte, ces assemblées n’ont pas su définir de but à leur action et donc de contenu à leur débat. La tâche était aisée pour l’information dominante qui s’en est saisie pour occulter massivement les conversations singulières, égyptiennes, tunisiennes, yéménites.

 

6. Début et fin de conversation

 

Le débat commence avec l’apparition d’une idée qui s’impose : une intuition, une émotion, une dispute marque le passage d’une pensée. Ce passage est la manifestation du négatif. Un débat commence avec une pensée fugace, encore fragile, incertaine dans ses prolongements. Le négatif pose un débat, il vient donner une première détermination à la pensée, et fait surgir un contenu assorti d’une forme. L’embryon d’une idée apparaît dans le monde. C’est une idée qui se cherche, qui doit encore déterminer de la pensée pour s’accomplir, pour exister concrètement dans le monde.

La conversation, la conversation singulière dont je parle ici, commence avec cet embryon d’idée. Il est sa raison d’exister, sa direction et son but. Une conversation singulière, lorsqu’une assemblée se forme après une émeute, est la tentative de penser à plusieurs voix cette idée en germe, de lui donner une existence effective. Elle cherche à tourner cette esquisse d’idée - qui file entre les doigts alors qu’elle semblait à première vue si évidente - en un but.

La conversation singulière a son commencement dans l’émeute, et elle vise quelque chose qui se situe en dehors de la discussion et qui est la vérification pratique d’une idée. La conversation singulière s’installe dans une brèche temporelle entre ce qui n’est plus, critiqué par l’émeute précédente, et ce qui n’est pas encore, un but encore flou à accomplir.

La conversation singulière se développe dans cet entre-deux. Elle est la réflexion en soi, à l’intérieur d’un collectif d’individus, de la négativité pratique qui s’est manifestée dans l’émeute, et une réflexion, pour soi, sur le but à accomplir. La conversation singulière est le moment de retour de la pensée aliénée vers la conscience des individus. Elle est aussi, à partir de ce constat, le moment de la formulation d’un but commun. Ainsi, l’enjeu crucial de la conversation est son basculement vers des actes négatifs. Il se joue simultanément sur trois fronts : le développement d’une idée critique et son application à l’ensemble des justifications de l’ordre existant ; la définition d’un but et l’affirmation de ce qui rend nécessaire et impérieux sa réalisation ; l’engagement d’individus dans un débat en cours, un engagement qui s’effectue en leur nom et sur un but général.

La conversation singulière est une forme de médiation entre des actes négatifs et une détermination de la pensée. Autrement dit, la conversation est une tentative de maîtrise du mouvement de la pensée pour la déterminer. C’est un jeu avec et contre l’aliénation qui vise l’unité entre la pensée raisonnante et l’accomplissement d’une idée. La conversation singulière est la recherche d’une immédiateté de la pensée à elle-même, c’est-à-dire d’une vérité qui résulte d’un accomplissement pratique. La fin de la conversation singulière est dans l’accomplissement de l’idée qui lui a donné naissance.

 

(Laboratoire des frondeurs, février 2012)