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Les insurgés de Mogadiscio dans l’antichambre du débat 

 

 

En 1991-1992 le gouvernement de Mohamed Siad Barré est renversé par les gueux somaliens, l’Etat est emporté par la vague de négativité. Depuis, une question hante le monde : qu’est-ce qu’une insurrection victorieuse qui n’est pas une révolution ? Depuis 1991, les somaliens sans Etat squattent furieusement l’antichambre du débat de l’humanité, laquelle prend les proportions d’un labyrinthe, à la recherche de la clé. Cette constance dans la dispute où des éclairs de négativité alternent avec des contre-insurrections et des récupérations diverses qui ne réussissent jamais à l’épuiser est déjà un fait extraordinaire, que l’on ne retrouve nulle part ailleurs dans le monde sauf peut-être en Haïti. L’insurrection de Mogadiscio de 2007 est la dernière offensive, méconnue car occultée par l’information ennemie, de cette expédition vers une destination inconnue, de cette exploration du monde dont le fin mot n’est pas encore venu. Nous le saurions.

Au milieu des années 1990 le débat somalien s’est enlisé dans une dispute entre organisations armées. Une génération a grandi dans ce pays libre où l’Etat ne repousse pas, où plus qu’ailleurs la parole engage la vie, où le jeu de la guerre est préférable à tout ce qui existe. Cette génération a grandi dans le bruit des balles et des tirs de mortiers, et le plus souvent les armes à la main. Que l’on se souvienne ici que c’était déjà une tentative de récupérer des armes qui avait déjà provoqué des émeutes lors de l’insurrection en 1993. Pendant seize ans, la division des gestionnaires est apparue aux révoltés somaliens préférable à la domination d’un récupérateur de la révolte : la guerre stérile mais sans vainqueur a paru préférable à la paix des vaincus.

Toutes les forces du parti de la conservation ont pourtant accouru en Somalie pour tenter de restaurer un ordre étatique : les Etats-Unis, l’Onu, sa succursale africaine l’Oea, et plus récemment, des groupes de militants radicaux islamistes et l’armée éthiopienne envoyée par les Etats-Unis. Chaque contre-offensive a été accompagnée par la troupe scribouillarde des professionnels de l’information dominante, qui avait été chassée une première fois en 1991. Humanitaires, étatistes, islamistes, journalistes, tous ont été critiqués et battus, certains à plusieurs reprises, dans les rues de Mogadiscio. Les somaliens ont engagé une critique systématique de ce monde. Celui qui leur passera le joug d’un nouveau gouvernement étatique n’est pas encore venu. Si l’Etat somalien n’a pas repoussé sur ce bout de terre, deux nouveaux Etats, non reconnus internationalement, sont sortis des divisions de la Somalie initiale de 1991 sous les assauts du négatif : le Somaliland en 1991 et le Puntland en 1998. L’aliénation poursuit son chemin et divise les conservateurs.

Pendant l’année 2006, les combats armés jusqu’alors permanents s’arrêtent graduellement. Dans la brèche ouverte par l’ennui des affrontements rituels où l’absence de but était devenue trop évidente, des tribunaux islamistes s’installent dans les quartiers, imposent leur ordre en punissant le racket, le vol et le meurtre, et se fédèrent à l’échelle de grandes régions. Ces récupérateurs labellisés islamistes, qui prennent grand soin des journalistes, sont les nouveaux alliés officieux de l’information dominante dans la mise en scène du monde où ils tiennent le rôle d’ennemi officiel. En instaurant des cours de justice, les tribunaux islamiques mettent fin aux luttes armées qui opposent pour des raisons indémêlables des milices claniques, des warlords et l’armée du gouvernement au sein d’alliances fluctuantes. De villes en villes, les milices des tribunaux islamiques mettent en déroute les chefs de guerre, principaux soutiens du gouvernement et appuyés par les Etats-Unis. La lassitude des combats stériles est grande si l’en croit les journamerdes : « Il ne faut pas oublier qu'en juin dernier, la population de Mogadiscio en avait tellement marre des chefs de guerre qu'elle était prête à se vouer à n'importe qui, même Israël. » L’Union des tribunaux islamiques contrôle en juin 2006 la majorité du pays dont la capitale, Mogadiscio, tandis qu’un gouvernement fédéral de transition moribond, reconnu seulement par la communauté internationale et qui constitue la 14e tentative pour rétablir un Etat en Somalie, est cantonné à Baidoa. Dans un reflux momentané de la légendaire insatisfaction des somaliens, l’Union des tribunaux islamiques organise un semblant de gouvernement à Mogadiscio avec sa police et son administration. Mais le putride puritanisme des tribunaux islamiques qui est leur seul projet n’est pas du goût des intraitables habitants de la capitale : « accueillis en libérateurs, (…) ils ont passé leur temps à tout interdire : le qat, les films, la musique, la plage... ».

L’existence d’un gouvernement islamique est vécue comme une provocation par les pavloviens responsables américains qui appuient la création de l’Alliance pour la restauration de la paix et contre le terrorisme qui regroupe des chefs de guerre, des hommes d'affaires et le gouvernement, et est à la fois une milice armée et un parti politique. Ne pouvant intervenir eux-mêmes, traumatisés par la défaite de 1993, ne pouvant envoyer l’Onu, qui garde un souvenir douloureux du retrait de l’Unosom en 1995, les Etats-Unis exigent de l’armée éthiopienne qu’elle intervienne militairement pour sauver le gouvernement officiel et renverser ces insupportables islamistes accusés par la meute journalistique d’abriter de dangereux terroristes en lien avec la grande fiction planétaire de la base de données. L’intervention de l’armée éthiopienne, nouvelle tentative de restaurer un Etat en Somalie, déclenche l’insurrection de Mogadiscio en deux temps : une prise d’arme par les jeunes lors d’un pillage en décembre 2006, puis trois mois plus tard, un soulèvement des quartiers de la capitale. Les militaires éthiopiens entrent officiellement en Somalie en décembre 2006. Dès les premiers jours de combat autour de Baidoa, ils taillent en pièces les miliciens des tribunaux islamiques qui désertent en masse, pas du tout préparés pour une confrontation avec une armée conventionnelle équipée d’avions et de chars. Alors qu’un millier de miliciens sont morts, l’Union des tribunaux islamiques localisée à Mogadiscio multiplie les appels à la guerre sainte contre l’envahisseur éthiopien et appelle au soulèvement de la population. Mais peu assurée du soutien populaire, et elle a bien raison, elle change brusquement d’avis le 26 décembre au soir. Dans la nuit, alors que l’armée éthiopienne est à deux cents kilomètres de Mogadiscio, les dirigeants de l’Union des tribunaux islamiques fuient hors de Mogadiscio pour certains, à l’étranger pour d’autres, et les miliciens s’évaporent dans la nature en laissant tout sur place, uniformes, arsenaux militaires, blindés et matériel administratif.

L’insurrection de Mogadiscio débute le mercredi 27 et le jeudi 28 décembre 2006, par un pillage et une prise d’armes. Profitant du départ des responsables des tribunaux islamiques, les émeutiers pillent les bâtiments de l’administration, les casernes, les arsenaux et les maisons des représentants des tribunaux islamiques, à la manière des déchoukeurs haïtiens de 2004. Un journamerde témoigne : « Les résidences des dignitaires islamistes ont été aussi consciencieusement « désossées ». A la villa Baidoa, l'ancien QG militaire, des gamins auraient pillé des caisses de grenades. » Inquiet car désormais faisant face à une population en armes, le président éthiopien Meles accuse les responsables des tribunaux en fuite de distribuer leurs armes à de jeunes chômeurs « pour semer le chaos dans leur retraite », alors qu’ils ont seulement fui aussi vite qu’ils ont pu. L’information dominante agite quant à elle les spectres de « l’anarchie » passée, d’un retour au pouvoir des warlords et au règne des rivalités meurtrières entre clans. La question est rapidement tranchée. Le vendredi 29 décembre, alors que l’armée éthiopienne entre dans les rues de Mogadiscio, des centaines ou des milliers d’habitants selon les comptes-rendus les accueillent avec bonne humeur, brûlant des pneus, criant des slogans anti-éthiopiens et leur jetant des pierres. En trois jours, les émeutiers de Mogadiscio se sont armés pour l’avenir : le pillage des armes du gouvernement des tribunaux islamiques rend désormais possible la critique par les armes du gouvernement fédéral.

Une semaine plus tard, le 6 janvier 2007, a lieu la première émeute contre le gouvernement dont le déclencheur est la fin de l’ultimatum fixé par le gouvernement fédéral de transition pour rendre les armes. « Samedi, plusieurs centaines de personnes ont manifesté dans les rues du centre de la capitale. Les cortèges se sont formés spontanément au milieu de la matinée. Chaque fois, il a suffi qu'un petit groupe d'hommes, souvent d'ex-miliciens, enflamme un pneu sur la chaussée pour que les badauds les rejoignent. Des écoliers et des femmes, surtout, qui n'ont pas tardé à jeter des pierres sur les soldats gouvernementaux cantonnés dans les bâtiments officiels et, surtout, sur les militaires éthiopiens. D'abord hostiles au processus de désarmement décrété par le gouvernement, les slogans ont laissé place à l'émeute antiéthiopienne. Un à trois manifestants, dont un enfant de 13 ans, ont été tués, selon les bilans. » Le gouvernement fait alors marche arrière en reportant le désarmement, puis en décrétant le 13 janvier la loi martiale pour trois mois. « Si nous sommes contents à présent ? », répond Sultan Moussa, un anonyme de Mogadiscio, à une question d’un journamerde : « Nous, les Somaliens, nous ne sommes jamais contents. La Somalie reste fidèle à elle-même : avenir incertain et destination inconnue. »


Carte de Mogadiscio

 

Le cœur de l’insurrection de Mogadiscio commence le mercredi 21 mars 2007, le lendemain du retour dans la capitale du gouvernement de transition. Face à une nouvelle opération du gouvernement pour confisquer les armes aux habitants, les enfants, les femmes et les hommes de quartiers entiers de Mogadiscio descendent dans les rues pour combattre l’occupation éthiopienne et le gouvernement. A 6 heures du matin, à Shirkole, au nord de Mogadiscio, alors que les soldats tentent d’entrer dans le quartier, ils rencontrent une forte résistance des habitants qui les repoussent : « las fuerzas gubernamentales fueron rechazadas hacia el antiguo cartel de la defensa (…) [y] a los habitantes se sumaron rapidamente milicianos ». Les combats « entre les forces gouvernementales, appuyées par les troupes éthiopiennes et des habitants, soutenus par des miliciens inconnus » (probablement ceux des émeutiers qui ont pillé des armes en décembre) s’étendent à d’autres quartiers de la capitale comme Alikamiin et au sud, Yaqshid, Suuqa Hoolaha et Towfiq. Les insurgés se rendent maîtres de la zone de l’ex-ministère de la défense. En signe de victoire, des soldats éthiopiens sont lynchés et trainés dans les rues par des habitants, des scènes évoquant la mort des soldats américains à Mogadiscio en 1993. Les affrontements font 34 morts dont les deux tiers sont des femmes et des enfants selon un rapport d’une Ong qui montre la diversité des personnes présentes dans l’émeute. Deux jours plus tard (le vendredi 23 mars) Mogadiscio est toujours aux mains des insurgés : « Les rues, depuis les combats de mercredi, appartiennent à ces groupes de miliciens que, faute de mieux, on appelle des insurgés. Du sud au nord de la ville, en dehors des quartiers du port, de l'aéroport international, de Villa Somalia (palais présidentiel) ou encore de Madina et de quelques poches - toujours sous contrôle du TFG, de leurs alliés éthiopiens ou de la Mission de l'Union africaine en Somalie (Amisom) -, Mogadiscio leur appartient. »

Alors que les journaux somaliens font référence à l’insurrection comme le fait d’« unidentified groups », un journaliste de l’Immonde titre calomnieusement le 22 mars 2007 « La guérilla islamiste intensifie ses attaques à Mogadiscio ». Le même change complètement de discours deux jours plus tard pour se mettre au diapason de la presse internationale : « L’exode a commencé à Mogadiscio, où les insurgés sèment le chaos ». Outre qu’il affiche son parti pris contre l’insurrection qui permet de justifier ex-ante la répression à venir, la fameuse guérilla islamique a laissé la place à une nouvelle catégorie. Le doute s’est installé sur la nature des combattants « que, faute de mieux, on appelle les insurgés » dit-il prudemment. Changeant d’un jour à l’autre, assenant avec autant d’arrogance un mensonge ou l’autre, semant la confusion avec l’ambition effective de cacher l’insurrection des habitants de Mogadiscio, le journenfume interprète ce jour-là (24 mars) la révolte comme un affrontement entre deux groupes claniques : « les insurgés, qui appartiennent majoritairement au groupe clanique des Haber Guedir, vivent l’arrivée des Darods du président Yusuf comme une invasion ». Et effectivement toutes ces interprétations sont en circulation dans l’information ennemie. D’ailleurs, pour ajouter à la confusion, un ministre somalien déclare que son gouvernement est en lutte contre Oussama et sa non moins fameuse base de données, vieux ragout périmé que personne ne goûte, même les Etats-Unis pour lesquels Oussama n’existe que lorsqu’ils en parlent. La vérité est beaucoup plus simple : les habitants de Mogadiscio qui se sont armés individuellement en pillant les arsenaux à la fin du mois de décembre 2006 en font maintenant grand usage contre l’occupant éthiopien et le gouvernement fantoche. Une multitude de groupes armés se sont constitués au fil des combats, dans les quartiers, sans affiliation particulière, avec un but en commun qui est de se débarrasser de l’occupant éthiopien : d’ailleurs « many residents of Mogadishu referred to them as Muqaawama [the Resistance] ». C’est d’ailleurs ce que sous-entend, en politique roué, un représentant des tribunaux islamiques : « Il n’est pas important de savoir si les tribunaux islamiques sont impliqués ou pas. Ce qui est important, c’est ce que les gens font pour se défendre ». Enfin, on comprend mieux pourquoi les interprétations sur la nature ces insurgés sont aussi diverses lorsqu’on se souvient de la faiblesse pitoyable des récupérateurs. En mars 2007, les milices islamistes sont défaites, quelques représentants des clans ont des velléités de négociation avec le gouvernement de transition et les chefs de guerre sont quasi inexistants : des gueux armés tiennent les rues de Mogadiscio et pour l’heure aucun récupérateur n’est capable de les contenir. Rapidement cependant, même si l’usage des armes dans l’insurrection de Mogadiscio ne répond pas dans un premier temps à une organisation préétablie, les armes deviennent un obstacle au débat et plus prosaïquement le moyen principal de l’encadrement des insurgés et de la canalisation de la critique.

Ce sera donc une répression massive, sanglante, sous l’œil humide de la communauté internationale, qui ouvre grand ses camps et s’apprête à fournir une aide « humanitaire ». Le gouvernement fait évacuer plusieurs quartiers de Mogadiscio, le président annonce qu’il va bombarder les populations civiles. A partir du 29 mars, lors d’une première offensive éthiopienne, les bombardements s’intensifient sur tous les quartiers qui se sont rebellés, les tirs se font notamment depuis la présidence, Villa Somalia. « Vous voyez ça, un président qui bombarde sa ville ! » déclare une supposée passante. Le 2 avril un premier cessez le feu, pour ramasser les cadavres, décrété par un clan, est respecté par les différents groupes armés. Jusqu’à la fin avril, les bombardements de quartiers entiers, condamné par les déploratrices sanguinaires de l’Onu (sniff, sniff… attention, tu as un peu de sang sur ta chaussure), et les combats de rues se poursuivent. Fin avril, sur les 1,2 millions d’habitants que compte Mogadiscio, 300 000 ont fui la ville. Le 30 avril 2007 tandis que les clans et les milices radicales semblent avoir effectivement repris le contrôle des insurgés en armes, le gouvernement déclare la trêve : des milliers de réfugiés retournent à Mogadiscio, qui a connu les pires affrontements depuis quinze ans selon les représentants de la Croix-Rouge. Les combats de rues et les bombardements éthiopiens ont fait environ un millier de morts.

Si la fin sanglante de ce début de débat scelle le sort de l’insurrection à proprement parler, les combats armés désormais encadrés perdurent à Mogadiscio jusqu’à cette fin d’année 2009. Mais cela ne signe pas pour autant la fin de la négativité dans la capitale où l’émeute ressurgit à intervalle régulier montrant la vigueur du débat somalien. Le 25 juin 2007, des centaines de somaliens attaquent un commissariat qui distribue l’aide alimentaire dans un quartier de Mogadiscio, les affrontements avec la police font 5 morts. Le 8 novembre 2007, il semble qu’une émeute ait suivi une attaque armée sur un convoi militaire. Des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants trainent un soldat éthiopien dans les rues en criant des slogans antiéthiopiens. Les affrontements avec les soldats éthiopiens surarmés qui viennent récupérer le corps font 20 morts. En représailles à cette attaque, l’armée éthiopienne bombarde massivement des quartiers de la ville, comme à son habitude. Quelques journabourreaux s’apitoient alors sur le sort des habitants de Mogadiscio après avoir soutenu l’offensive éthiopienne et conchié les insurgés (ils ont les mains propres eux, ils n’ont jamais voulu cela !). Résurgence de l’émeute encore, le 5 mai 2008, lorsque 20 000 personnes manifestent contre la décision des commerçants de ne plus accepter le shilling somalien comme moyen de paiement mais uniquement le dollar. Dans les quartiers sud de la ville, à Waberi et K4, des magasins sont pillés, des pneus enflammés coupent les rues, la police tire à Darkiley lorsque les manifestants s’attaquent au commissariat et laisse 5 morts. Le deuxième jour, ils sont 10 000 à manifester et des tirs de sommation ont lieu dans le quartier de Medina alors que les plus déterminés commencent à piller des échoppes. Les commerçants font marche arrière et l’information dominante classe mensongèrement cette révolte dans sa série « émeutes de la faim ».

Au final, la répression de l’insurrection de Mogadiscio est massive, la plus importante dont nous ayons connaissance sur la période. Un bilan réalisé en janvier 2008 donne 6 500 morts en un an de conflit entre les insurgés et le gouvernement intérimaire appuyé par les forces armées éthiopiennes. Le rapport d’une Ong, publié en décembre 2008, indique que depuis janvier 2007, 870 000 personnes ont fui Mogadiscio, soit les deux-tiers de la population de la ville. Désormais le camp de Dadaab, au Nord-est du Kenya, est le plus grand camp de réfugiés du monde avec une population de 220 000 personnes. Autant de chiffres démesurés que l’information dominante qui a soutenu la répression avec fanatisme occulte de manière intéressée.

Mais en Somalie la pensée aliénée issue de l’insurrection de 2006-2007 travaille les gestionnaires et les récupérateurs. En 2007, puis en 2008, les affrontements armés contre le gouvernement n’ont pas cessé et l’information dominante parle maintenant d’« insurgés menés par les islamistes ». En 2008, une Ong d’humanitarordures constate à son tour qu’il y a « [a] confusing array of groups fighting under the banner of the insurgency in Somalia. » Le groupe des miliciens Al-Shabaab est militairement le plus fort et le plus actif, mais l’unicité de ce groupe, sa nature et son existence est fortement remise en question : « Al-Shabaab is itself plagued with internal divisions and even more radical groups have splintered off from it. It has also spawned a broad range of localized imitators who claim to be Al-Shabaab fighters even though they are operating largely on their own. » On ne connait ni l’organisation ni les motivations de ces milices, sinon qu’elles sont très variables.

La situation en 2009 ne manque pas de piquant : le déroulement de la pièce pourrait ressembler à une comédie de boulevard, si ce n’était les sanglants et sourds combats qui en sont le contenu. A la fin de l’année 2008, le gouvernement de transition du président Abdullahi Yusuf se retrouve à nouveau assiégé sur une toute petite portion du territoire, constituée de quelques quartiers de la capitale et de la région de Baidoa, dans la même position périlleuse qu’en décembre 2006. Mais alors qu’en décembre 2006, l’armée éthiopienne sous la pression des Etats-Unis intervient au nom de la lutte contre l’arrivée au pouvoir de religieux islamistes radicaux, deux ans plus tard par un retournement de situation dont les gueux somaliens sont les maîtres, les Etats-Unis et le reste international avec lequel ils forment une communauté, mettent au pouvoir un certain Sharif Sheikh Ahmed, ex-représentant de l’Union des tribunaux islamiques. C’est la débâcle complète pour l’occident dans cette région du monde. Les religieux islamistes qui avaient représenté la principale force de récupération et d’encadrement des gueux sont désormais officiellement le dernier rempart de l’occident en Somalie. Mais ils ont été divisés par la négativité somalienne : ils sont maintenant présents à la fois au gouvernement et dans l’opposition armée au gouvernement. Avant d’être intronisé président d’un gouvernement d’union nationale (le gun !), Sharif Sheikh Ahmed obtient en janvier 2009 le retrait de l’armée éthiopienne de Somalie. Pas plus qu’il n’y a eu de transition dans le gouvernement de transition, il n’y aura d’union nationale dans le gouvernement d’union nationale. Car la guerre ouverte des insurgés contre l’Etat n’a jamais cessé à Mogadiscio : « The moment you see government soldiers a bullet follows them as if they are hunted » révèle plaisamment un commerçant du marché de Bakara expliquant pourquoi il a l’habitude de se cacher dès que des soldats apparaissent dans le secteur. Trois mois après la nomination de Sharif Sheikh Ahmed, en mai 2009, une multitude de groupes armés de Mogadiscio, notamment des jeunes prétendument d’Al-Shabaab, reprend le combat contre les troupes gouvernementales désormais appuyées par une milice religieuse islamique alliée et par l’African Union Mission in Somalia (dont les soldats sont désormais très prisés à Mogadiscio pour des expériences de rue). La canalisation de la révolte de décembre 2006 - avril 2007 dans un long conflit armé est une nouvelle tentative de purger la négativité, la façon la plus efficace de faire disparaître, littéralement, les auteurs de la critique pratique. Une nouvelle fois, le débat somalien dont le cœur est le débat du monde est suspendu.

(Laboratoire des frondeurs, septembre 2009)

 

Dossiers de référence :

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