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des
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Evènements courts et forts (2004)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les évènements négatifs de 2009 et 2010 

 

 

Introduite par l’offensive argentine en 2001, la première décennie du siècle s’est conclue sur les insurrections malgache en 2009 et kirghize en 2010, couronnées par la chute de deux gouvernements. Qui le sait ? A la question « quelles insurrections ont eu lieu depuis 2000 ? » qui peut aujourd’hui répondre : après l’Argentine en 2001 et la Bolivie en 2003, les insurrections d’Haïti et du Manipur en 2004, celles du Kirghizistan, de Bolivie et d’Equateur en 2005, les soulèvements du Népal en 2006 et de Mogadiscio en 2007 et enfin après une année sans insurrection, celles de Madagascar en 2009 et du Kirghizistan en 2010 ?

En 2011, la situation est différente même si la négativité reste en vérité peu connue. Le mot insurrection a été prononcé du bout des lèvres mais de façon récurrente par les journalistes et les gestionnaires du monde entier. Les régimes tunisien, égyptien, libyen, syrien et yéménite représentaient jusque là des voies de gouvernement possibles, y compris en occident. Or, les insurrections tunisienne, égyptienne, libyenne, syrienne et yéménite ont ruiné cet horizon, et brouillé la vision duale du monde partagé entre islam et occident, rabâchée depuis le début de ce siècle par l’information dominante et les gestionnaires des deux bords.

Il n’y a pas eu « d’hiver malgache » en 2009 ou de « printemps kirghize » en 2010 et d’une certaine façon c’est heureux, car si le label « printemps arabe » existe, c’est avant tout pour nier la richesse et la singularité de chacune des offensives de 2011. Mais c’est aussi l’indication que le grand pillage de Madagascar est à peu près ignoré de tous, tout comme le soulèvement kirghize, enseveli sous le discours de la récupération et la réactivation par les rescapés du gouvernement du mythe de la révolution de velours… Et qu’il est temps de tracer à grands traits les évènements qui ont fait le débat de 2009 et 2010, dont ces deux insurrections sont l’acmé.

 

1. Le spectacle de l’émeute contre l’insurrection : falsifications, calomnies, amalgames et dérivatifs au débat du monde


En 2009 et 2010, l’émeute a acquis une nouvelle visibilité publique en devenant une préoccupation de l’information dominante. C’est un changement majeur dans le discours ennemi sur la révolte. L’émeute n’est plus une catégorie d’évènement systématiquement reléguée au second plan. Les journalistes et les éditorialistes en discutent, en font l’objet de leurs monologues quotidiens au même titre que l’islamisme, la crise financière, l’Europe, les élections… C’est d’abord une mauvaise nouvelle pour les émeutiers, qui signe la banalisation et la récupération en cours de l’émeute (et sa mise à distance de l’histoire). Mais c’est aussi la preuve que la dénégation, seule, ne suffit plus à contrer la critique pratique de l’émeute. L’information dominante est dans l’obligation de mettre en place des dérivatifs à ces ouvertures de débat.

Le spectacle actuel de l’émeute s’est structuré à partir de deux scènes originelles, localisées en occident : les « french riots » ou « Paris riots » de décembre 2005 ont consacré le retour de l’émeute à grand spectacle dans l’information mondiale et par conséquent comme sujet d’inquiétude pour la middle class ; les émeutes de 2008 en Grèce confirmant ce retour, ont ressuscité l’intérêt des gauchistes qui se sont sentis sommés d’interpréter à leur tour cet étrange phénomène qu’ils ne pouvaient plus taire. Depuis, les qualifications la plupart du temps calomnieuses de l’émeute ont fleuri : on ne compte plus les « émeutes de la faim », les « émeutes ethniques », les « émeutes communautaires », les « émeutes étudiantes », les « émeutes ouvrières » et, dernière création sortie de cet océan sans fond de la stupidité middle class les émeutes Facebouc. Au Kenya, en Inde, en Egypte, au Maroc, en Indonésie, à Haïti, à Bogota, à Londres, à Santiago, ou encore en Chine, les récupérations de l’émeute se diversifient. Les Etats et l’information dominante mettent en place une multitude de dérivatifs au débat. Ce sont autant de théories implicites où l’humanité est définie a priori, à partir d’une division par races, catégories sociales ou communautés religieuses, ou du besoin alimentaire. Ces théories nient toute mise en débat de l’humanité et a fortiori celle potentiellement portée par l’émeute. Ainsi, le discours de l’information sur l’émeute avec son cortège de diffamations et de calomnies est revenu dans l’époque.

Cette visibilité de l’émeute se manifeste aussi sur l’internet. Lorsque le laboratoire des frondeurs a commencé en 2004 une observation méthodique des évènements négatifs, aucun site ne proposait de recenser des émeutes. Aujourd’hui, de nombreux sites internet prétendent observer les actes négatifs dans le monde. Du petit arriviste universitaire - l’Averell des émeutes - aux militants de l’émeute, en passant par les vieux récupérateurs marxistes, léninistes ou staliniens, ils sont désormais nombreux à s’affairer pour recopier à longueur de blog des dépêches d’agence ou des articles de presse relatant de prétendues émeutes. En l’absence de critères de sélection, les émeutes y sont fréquemment amalgamées avec tout et n’importe quoi : une manifestation, des affrontements, une grève musclée, des échauffourées avec la police, une fin de soirée festive… Outre qu’il reste dans cette engeance d’authentiques ennemis de l’émeute, la plupart de ces groupes d’individus pensent soutenir l’émeute, comme on soutient une équipe de football. Pourtant, ces derniers ont des pratiques qui sont à l’opposé de leur but apparent. En compilant de façon mécanique des articles de presse, généralement de façon journalière, sans profondeur ni perspective historique, ces militants de l’émeute ne sont aujourd’hui que des chambres d’écho de l’information dominante. Ils passent leur temps à amplifier les calomnies et les diffamations des émeutiers mises en circulation par l’information dominante, tandis qu’ils prétendent leur venir en aide. Ce qui compte pour eux n’est pas tant de rétablir la vérité d’un évènement négatif avec sa portée historique contre le discours de l’information dominante, mais d’ensiler, n’importe comment, des tas d’actes négatifs pour montrer qu’il y en a beaucoup. Ce faisant, ils se constituent en porte-voix des ennemis de la révolte.

La plupart de ces observatoires n’ont aucune interprétation des évènements négatifs qu’ils recensent, parce que la portée historique des émeutes leur échappe. Ils ne construisent aucune distance critique vis-à-vis de l’information dominante. L’interprétation de l’évènement, lorsqu’il y en a une, renvoie soit à une théorie préexistante qui dit toujours la même chose (prolétariat, lutte des classes, etc.), soit au prétexte de l’émeute. C’est comme si on affirmait que toute l’insurrection tunisienne est contenue dans le prétexte qui a donné lieu à l’émeute du 18 décembre 2010 à Sidi Bouzid, la brimade ordinaire d’un policier qui conduit un vendeur d’orange à s’immoler. Si ce prétexte, l’immolation, a bien déclenché l’émeute de Sidi Bouzid, le débat de l’émeute de Sidi Bouzid n’est pas réductible à ce prétexte. Il a une portée beaucoup plus profonde. Il constitue le coup d’envoi de l’insurrection tunisienne, il en est la première offensive. Naissant d’une émeute à Sidi Bouzid, au plus profond des campagnes tunisiennes, ce débat finit par gagner la capitale un mois plus tard, se traduit par une critique pratique de l’organisation de la société et de l’Etat et aboutit provisoirement, à l’incendie des commissariats et à la chute d’un tyran. 

C’est justement ce passage de l’émeute locale à l’insurrection qui constitue la seule raison de l’observation des émeutes pour le laboratoire des frondeurs. Le destin de l’émeute est d’être dépassé, dans l’avènement d’un débat historique. C’est ce que n’ont pas saisi la plupart des sites d’observation existants qui s’attachent à fétichiser les émeutes, à les séparer de l’histoire en cours, comme on collectionne les papillons morts dans des boites vitrées. L’histoire comme débat, comme projet, n’existe pas dans la tête de ces contemplateurs de journaux. On comprend alors pourquoi sur tous ces sites, on ne repère que des évènements de courte portée ; pourquoi les évènements négatifs sont à ce point éclatés en journées, en lieux, en moments qui ne sont jamais reliés les uns aux autres pour penser l’évènement dans son ensemble. On comprend pourquoi ces militants s’attachent au mieux à l’émeute locale, sans la comprendre. Ils n’ont aucune idée de ce à quoi peut ressembler une insurrection, ni d’où elle vient.

 

2. Retour sur les critères d’observation du négatif


L’histoire ne se décrète pas, c’est un mouvement empirique de la pensée et c’est un débat. Pour saisir l’histoire en cours du point de vue des émeutiers et des insurgés - du point de vue du négatif - il est nécessaire d’observer les évènements négatifs. Il n’y a pas d’autres moyens pour connaitre ce débat dans son entier, que de s’atteler à détourner jour après jour les tombereaux d’ordures mis en circulation par les journalistes, pour en extraire la vérité des évènements et tenter, en les rassemblant, de recomposer l’époque. Tout ce que nous pensons des révoltes et tout ce que nous en disons dépend de quelques outils simples, mais essentiels, qu’il est temps d’énoncer.

Rappelons d’abord en quoi consiste notre intérêt pour l’émeute. L’émeute est le commencement possible d’un débat ; l’émeute, même sans lendemain, représente un futur. C’est ce possible qui effraie les gestionnaires dont les raisons sont toujours ancrées dans le passé. Mais l’occurrence de ce débat est exceptionnelle, parce que les révolutions qui sont les moments où l’humanité se prend pour objet, les moments où la totalité est l’objet de l’histoire, sont toujours des dépassements de l’insurrection ; et que l’insurrection qui est la première ébauche de ce débat, est toujours un dépassement de l’émeute. Or, si l’on se réfère à nos propres statistiques, et si ce chiffre a un sens, en moyenne seule une émeute locale sur cent aboutit à une insurrection.

Voilà donc en quoi l’observation des émeutes est liée à notre conception du débat et de l’histoire. Maintenant, comment fait-on pour reconnaitre une émeute ? Comment fait-on la différence entre une émeute et une insurrection ? Quelques critères liés à la fois à une théorie du négatif et aux conditions pratiques de l’émeute fondent l’observation.

L’émeute est d’abord une émotion qui surgit et qui déborde toute organisation préalable des individus. Exposés dans une seule phrase, les critères définissant a minima une émeute sont : au moins quatre cents personnes, non-encadrées et sans chef s’attaquent dans les rues à l’Etat (affrontements, destructions de biens publics), aux marchandises (pillages et saccages) ou à l’information (agressions, destruction) pendant au moins quatre heures. Dans le détail, les conditions nécessaires et suffisantes auxquels un évènement doit répondre pour être reconnu comme une émeute sont les suivantes :

Les individus se battent sans encadrement, sans chef ni porte-parole, sans organisation a priori. Le nombre minimal de participants à une émeute permettant de supposer que les individus partie prenantes ne se connaissent pas à l’avance est fixé à quatre cents. L’émeute se déroule dans la rue ; sont exclus les lieux fermés quand la révolte ne critique pas pratiquement leurs limites préalables : prisons, stades, universités, usines. Elle comporte souvent des pillages de marchandises et des attaques de biens publics ou privés et éventuellement de journalistes. Elle est presque toujours synonyme d’affrontement avec la police. La durée minimale de l’évènement est de quatre heures. Son intensité varie en fonction de sa propagation à d’autres lieux (quartiers ou villes), du nombre de morts, de blessés, de personnes arrêtées et de la quantité de biens détruits.

Au-delà de la journée d’émeute, c’est l’évènement négatif singulier dans son entier qu’il s’agit de saisir. Une émeute peut être une révolte isolée, sans lendemain, cantonnée au lieu où elle apparaît, sans répercussion sur l’Etat. Elle est alors qualifiée d’événement de courte durée et de faible intensité, c’est une émeute locale. 

Mais une journée d’émeute peut aussi faire partie d’une série d’émeutes qui se développe sur un territoire, simultanément ou sur plusieurs jours. Si l’évènement singulier auquel elle se rattache contient plus de sept journées d’émeutes locales, il est considéré comme un évènement long. Sinon, il est considéré comme un évènement court. A ce premier critère de durée, s’ajoute un critère d’intensité de l’évènement négatif qualifié de fort ou faible, en fonction de l’extension de la révolte, du nombre d’émeutiers, de l’intensité des destructions, des pillages ou de la répression. Les évènements long et fort sont toujours des insurrections.

L’insurrection nait de la propagation d’une émeute initiale. Elle dure plusieurs jours et s’étend nécessairement à plusieurs lieux. Elle exige la disparition de l’Etat et obtient au moins la chute du gouvernement. Elle s’accompagne de pillages, parfois généralisés, et de la destruction de biens publics. La répression est massive. Une ébauche de débat sur le monde est formulée (organisations issues de la révolte, prise d’arme par les insurgés, conversation singulière).

Ces différents critères sont les équipements de base pour approcher la pensée en mouvement. Mais pour véritablement interpréter l’évènement, toute la difficulté est de se placer du point de vue du négatif, afin d’entrevoir les horizons ouverts par les insurgés. Il s’agit d’aligner sa raison sur les actes négatifs et les prises de parti des insurgés jusqu’à atteindre le point stratégique où s’éclaire la perspective ensevelie par l’information. Car telle qu’elle nous est donnée, à travers une multitude d’articles de presse, l’interprétation de l’évènement est entièrement aux mains des vainqueurs qui racontent la dispute de leur point de vue, celui de la répression d’une révolte  qui s’est dressée contre eux. Voilà, telle quelle, l’histoire racontée par l’information dominante. Tous les recoupements de faits n’y pourront rien changer, on n’y trouvera jamais le point de vue des émeutiers clairement énoncé. On ne peut que reconstituer une surface plus ou moins véridique de l’évènement avec ses zones d’ombre et ses incohérences. Or il s’agit justement d’aller plus loin, de subvertir les comptes-rendus des ennemis pour raconter la dispute du point de vue des insurgés. Il s’agit de percer la surface reconstituée de l’évènement à partir des comptes-rendus ennemis, pour retrouver la profondeur de la dispute et le point de vue émeutier.

Du fait du rétrécissement du champ de la conscience, la positivité du monde d’aujourd’hui est constamment explosée par l’émeute aussi bien dans le moment effectif de l’émeute où de la pensée échappe à la raison conscience, que dans son analyse qui nécessite une théorie du mouvement de la pensée où s’articulent la pensée consciente et la pensée aliénée. La spéculation est nécessaire pour saisir le débat en cours, elle doit montrer ce qui dans l’évènement porte au-delà de l’évènement, au-delà de sa fin provisoire, en indiquant le contenu de la dispute amorcée, mais aussi ses limites. Le contenu de la dispute vise un accomplissement qui est au-delà du monde qui est là. C’est la vérification pratique de ce contenu que nous visons. 

  

3. Les évènements négatifs de 2009 à 2010

 

Type d’évènement négatif

2004

2005

2006

2007

2008

2009

2010

Total

Insurrection (Long – Fort)

1

2

-

-

-

1

1

5

Long – Faible

8

3

3

2

1

0

4

21

Court – Fort

20

9

15

10

9

12

8

83

Emeute locale (Court – Faible)

217

176

147

130

99

110

153

1032

Total

246

190

165

142

109

123

166

1141

123 évènements négatifs se distribuent sur 55 Etats en 2009, et 166 évènements répartis sur 66 Etats caractérisent 2010. A première vue, l’analyse de 2009 et 2010 ne perturbe pas celle d’une période qui reste depuis 2004, d’une intensité mineure par rapport au mouvement de révolte de 1989 à 1993. Mais à y regarder de plus près, après la décrue de 2008, le nombre d’émeutes locales a de nouveau augmenté pour atteindre en 2010, le même niveau qu’en 2006. Et surtout, après une année sans insurrection, Madagascar rouvre les hostilités en 2009, suivie en 2010 par le Kirghizistan. De ce point de vue, 2009 et 2010 correspondent à une reprise du négatif dans le monde.

  

Les insurrections de 2009 et 2010   

 

Liste des insurrections de 2009 et 2010

Année

Etat

Nom du dossier

Nombre de villes concernées

Date du dossier

Code du dossier

2009

Madagascar

Antananarivo

23

09 01 26

09 MAD 1

2010

Kirghizistan

Talas

10

10 04 06

10 KIZ 1

Jalal-Abad

4

10 05 14

10 KIZ 2

Och

6

10 06 10

10 KIZ 3

L’insurrection de Madagascar en 2009 débute par un grand pillage dans la capitale. Le 26 janvier alors que le maire de la capitale appelle à une grève générale contre le président, en plus de multiples coupures de routes, d’importants saccages et incendies de bâtiments publics dont la radio et la télévision d’Etat, il doit faire face à des pillages généralisés de magasins et d’entrepôts dont de nombreux appartiennent au président. L’émeute majeure et les pillages d’Antananarivo se propagent à une dizaine de villes (dont Toliara, Antsirabe, Fianarantsoa, Toamasina) pendant les deux jours qui suivent. Dès le 27, le couvre-feu est décrété et le maire appelle l’armée à sa rescousse : la répression conduit à 40 morts dans la capitale et une centaine au total. Dès lors plus aucun notable de l’île ne peut se montrer sans risquer le lynchage. Le 7 février, plusieurs dizaines de milliers de manifestants prennent d’assaut le palais présidentiel. La garde présidentielle tire provoquant la mort de 28 personnes. Unis dans la répression, président et maire tentent un accord. Mais il est trop tard, les escraches et les attaques de maisons de membres du gouvernement ont raison de leurs alliés : les ministres démissionnent en cascade. Manifestations et affrontements reprennent au début du mois de mars dans la capitale, mais aussi à Mahajanga, Ambodisatrana, Antsiranana, Antsohihy, Manakara. Une partie de l’armée se mutine et se range du côté du maire. Le 17 mars, le président acculé quitte manu émeutari son palais que les émeutiers dévastent dans la foulée. Le perdreau municipal s’installe sur un tas de cendre, intronisé le 22 mars par une assemblée militaire, chef d’un Etat saccagé.  

Au printemps 2010, l’insurrection kirghize offre un épilogue au débat ouvert par l’insurrection de 2005. Se déployant dans au moins 10 villes sur une période de trois mois, on y retrouve en avril 2010 le même plaisir du pillage et le même goût pour la destruction de bâtiments publics. La fuite du gouvernement et du président dans le sud est le prétexte à une reprise des affrontements au mois de mai essentiellement à Och et à Jalal-Abad ; affrontements dont l’issue se perd quelques semaines plus tard dans des actes de vengeance menés par le camp du président déchu contre la population ouzbek de Och et Jalal-Abad.

 

Les évènements négatifs de 2009 et 2010 par zone du monde 
 

Nombre d’évènements négatifs par zone du monde

Zone du monde

Catégorie

2004

2005

2006

2007

2008

2009

2010

Total

Islam

c/f

73

49

45

35

34

40

46

322

c/F

8

3

8

2

-

4

2

27

L/f

-

1

1

1

-

-

1

4

L/F

-

1

-

-

-

-

1

2

Amérique Latine

c/f

33

36

27

26

28

22

39

211

c/F

5

-

1

1

2

1

2

12

L/f

5

2

1

-

-

-

-

8

L/F

1

1

-

-

-

-

-

2

Afrique

c/f

47

51

32

23

11

12

28

204

c/F

4

3

1

3

2

4

3

20

L/f

-

-

-

1

-

-

1

2

L/F

-

-

-

-

-

1

-

1

Extrême Orient

c/f

29

30

31

30

20

23

21

184

c/F

2

1

5

4

3

2

-

17

L/f

3

-

1

-

1

-

2

7

L/F

-

-

-

-

-

-

-

-

Forteresse

c/f

29

9

7

10

3

9

16

83

c/F

-

2

-

-

1

-

-

3

L/f

-

-

-

-

-

-

-

-

L/F

-

-

-

-

-

-

-

-

Occident Div. 2

c/f

6

1

5

6

3

4

4

29

c/F

1

-

-

-

1

1

-

3

L/f

-

-

-

-

-

-

-

-

L/F

-

-

-

-

-

-

-

-

L’analyse, de 2009 à 2010, des six zones du monde montre globalement une hausse des évènements négatifs par rapport à la période précédente, à l’exception de la zone Occident Division 2, où le nombre d’évènements négatifs reste extrêmement faible (5 en 2009 et 4 en 2010).

La zone Islam se détache nettement, avec 44 évènements en 2009 et 50 en 2010. Non seulement elle reste la zone la plus émeutière depuis 2004, mais alors que le nombre et l’intensité des évènements négatifs s’érodent fortement entre 2004 et 2008, en 2010, le nombre d’émeutes retrouve le niveau de 2005. Une insurrection y fleurit au Kirghizistan et les émeutes de décembre 2010 en Tunisie augurent d’une année 2011 d’une richesse jamais égalée depuis 2004. De surcroît, 6 évènements courts et forts marquent la période, en Iran, en Guinée, au Pakistan et au Bangladesh en 2009, en Indonésie et au Kirghizistan en 2010.

Le nombre d’émeutes en Amérique Latine est également très élevé : 23 évènements en 2009 et 41 en 2010. Mais à la différence de la zone Islam, la négativité sur le continent américain est de faible intensité, disséminée en une myriade d’émeutes locales et à peine 3 évènements courts et forts au Pérou, en Equateur et en Haïti, ces deux derniers évènements approfondissant des disputes engagées respectivement lors des insurrections de 2005 et 2004.

En zone Afrique le nombre d’évènements négatifs est en hausse ; il augmente d’un tiers entre 2009 et 2010 passant de 17 à 32 et atteint un niveau équivalent à celui de 2007, avec une insurrection en 2009. Enfin, avec 7 évènements dont 4 au Nigéria et 1 au Gabon, en Ouganda et au Mozambique, le nombre d’évènements courts et forts s’est maintenu, signe de l’intensité de la négativité sur le continent africain. L’insurrection de Côte d’Ivoire (évènement long et faible) qui débute en 2010 aboutit à la chute du président en avril 2011.

Avec 25 et 23 évènements en 2009 et 2010 en zone Extrême Orient, le nombre d’évènements négatifs reste dans la moyenne de 2008. En revanche, deux évènements longs et faibles se détachent en 2010, en Thaïlande précédé d’un évènement court et fort en 2009, et en Inde. Si on considère en outre l’évènement court et fort de 2009 en Chine, à Urumqi, l’intensité de la révolte en Extrême Orient reste donc forte.

Enfin en zone Forteresse, le nombre d’évènement reste faible ; mais il double et passe de 9 à 16 évènements négatifs entre 2009 et 2010, ce qui pourrait signifier une timide reprise de la négativité dans cette zone, avec l’apparition en particulier de la France et de la Grèce. 

 

Les évènements négatifs de 2009 et 2010 par Etat

 

Zone du monde

Afrique

Amérique Latine

Extrême Orient

Islam

Occident Division 2

Forteresse

Etats les plus émeutiers

2009 - 2010

Nigeria (16)

Pérou (10)

Inde (31)

Pakistan, Algérie, Bangladesh (15, 14, 13)

Moldavie (1)

Israël (6)

AFS (5)

Colombie, Bolivie
(8, 7)

Chine (8)

Indonésie (7)

-

France, Grèce (4)

Total
pour la zone

49

64

48

94

9

25

Sans grands changement par rapport à la période précédente, l’Inde reste sans conteste l’Etat le plus émeutier du monde. Avec 14 évènements négatifs en 2009 et 17 en 2010, les émeutiers indiens font preuve d’une grande constance dans la négativité, mais sans insurrection. L’évènement le plus fort sur la période est la révolte au Cachemire de 2010, très encadrée par des organisations militantes et des groupes armés. Vaste mouvement structuré autour d’une émeute majeure en août et de 20 jours d’émeutes locales, elle s’étend à toute la région et 15 villes sur 5 mois, dans une succession de manifestations, d’affrontements et de répressions (qui se soldent par au moins 124 morts et des dizaines de blessés) et de multiples couvre-feux.

Dans l’ordre décroissant des Etats les plus émeutiers, sur la période 2009 et 2010, c’est le Nigeria (destituant au passage l’Algérie) qui obtient la deuxième place, avec 16 évènements négatifs répartis en 7 évènements en 2009 et 9 en 2010. Ce qui témoigne d’un regain évident de la négativité dans cet Etat qui avait connu une forte décroissance du nombre d’émeutes entre 2004 et 2008. Et c’est essentiellement sur le plateau de Jos, que se déroulent les débats des gueux sur fond de tueries orchestrées par des milices à la solde des différentes forces en présence, partis politiques, obas et autres chefs locaux. Le caractère soudain et intense de chacun des évènements, les pillages, le nombre d’émeutiers impliqués, la répression massive et le nombre de morts (plus de 500 à Jos), un discours de récupération solidement établi dans le face-à-face chrétiens – musulmans, sont autant de traits communs à ces révoltes : Deux évènements courts et forts à Bauchi encadrent l’année 2009 et deux évènements courts et forts à Jos encadrent l’année 2010, deux villes à peine distantes d’une centaine de kilomètres.

Le Nigeria est suivi de près par le Pakistan et le Bangladesh, avec respectivement 15 et 13 évènements négatifs sur les deux années d’observation. Le Pakistan avec 9 événements dont 1 court et fort à Quetta en 2009, et 6 évènements en 2010 confirme la croissance observée entre 2004 et 2008. L’assassinat de 3 leaders baloutches à Quetta est le prétexte pris par les gueux pour attaquer le siège de l’onu, des banques, des commissariats, des bâtiments publics… dans 6 villes et un mouvement aussi intense que court puisqu’il tient dans une seule journée. Le Bangladesh connait également une croissance de la négativité mais dans un mouvement inverse : 2010 est plus intense que 2009, puisqu’en plus des 8 émeutes locales, l’année est marquée par un évènement long et faible nourri par la colère des ouvriers à Ashulia, Narayanganj ou Chittagong, prolongeant les débats de 2006 après un état d’urgence maintenu pendant plus de deux ans et dont l’évènement court et fort de juin 2009 montre la pérennité.

Avec 4 émeutes locales en 2010, la négativité en Algérie semble a priori marquer le pas, alors que le nombre d’évènements négatifs s’était maintenu en 2009 à un niveau élevé de 10 évènements négatifs. 2011 nous prouvera que cette baisse n’est que passagère et dans le nombre et dans l’intensité, bien qu’aucune insurrection ne vienne approfondir le débat algérien.

L’Inde et la Chine représentent toujours près de 80% des évènements négatifs de la zone Extrême Orient, mais les deux Etats ne sont pas dans la même dynamique. La Chine en effet, après une année 2009 comptabilisant 6 évènements négatifs voit le nombre d’émeutes chuter fortement en 2010 avec seulement 2 émeutes malgré la focalisation croissante de l’information dominante sur les émeutes chinoises. Seul l’évènement court et fort à Urumqi le 5, 6 et 7 juillet 2009 a fait preuve d’une puissante radicalité, immédiatement et très fortement réprimée par cet Etat (se soldant par plus de 150 morts).

Bien que n’apparaissant pas dans le tableau récapitulatif, la Thaïlande trouve sa place dans le rapide constat posé ici. En 2009 déjà, des milliers de manifestants avaient empêché la tenue d’un sommet de l’Asie-Pacifique en provoquant la panique et la fuite en hélicoptère des chefs d’Etat y participant. Mais le débat trouve une toute autre ampleur dans l’évènement long et faible qui débute en mars 2010 et se clôt en mai 2010, caractérisé par 5 jours d’émeute majeure, dont 4 dans le seul quartier assiégé de Ratchaprasong à Bangkok. La reddition des émeutiers sera l’occasion d’un des plus beaux feux de joie de la période ; le plus grand centre commercial d’Asie brûlant pendant plusieurs jours. La répression est forte et se solde par 52 morts.

Le Pérou connait le même rythme qu’entre 2004 et 2008, avec 4 évènements négatifs en 2009 et 6 en 2010. Cet Etat comptabilise également un évènement court et fort en juin 2009 à Bagua où malgré l’état d’urgence imposé depuis plusieurs semaines, l’incendie massif de bâtiments publics, les coupures de routes et les affrontements (entre 34 et 49 morts) ont obligé le gouvernement à suspendre le projet d’exploitation forestière. En Bolivie depuis l’insurrection de 2005, le débat n’a plus la même intensité avec  2 évènements en 2009 puis 5 évènements en 2010. Mais c’est surtout la Colombie qui fait une apparition remarquée sur la période et dans cette zone du monde, avec 5 évènements négatifs en 2010 et 4 en 2009.

Tout comme sur la période 2004 – 2008, avec 5 évènements négatifs l’Afrique du Sud reste le deuxième Etat le plus émeutier dans la zone Afrique. Il faut également noter l’intensité du débat qui se tient en Côte d’Ivoire (3 évènements négatifs en 2010) qui trouve, à partir de décembre 2010, une forme de réalisation dans l’insurrection qui commence. Tout comme successivement sur le même mois de septembre 2009, les trois évènements courts et forts au Gabon, en Ouganda et enfin en Guinée, où la colère des gueux contre les gouvernements fait disparaître dans les flammes de nombreux bâtiments publics mais se solde par des répressions massives avec 16 morts en Ouganda et au Gabon, et 157 en Guinée.

En 2010, l’Indonésie fait son entrée sur la carte des évènements négatifs, avec 7 évènements dans autant de lieux que de prétextes différents, signes d’une vitalité retrouvée de l’émeute.

Les perspectives ne sont a priori guère intéressantes en Israël, où malgré 6 évènements négatifs, le débat s’enlise dans la répression menée par le gouvernement contre les israéliens et les palestiniens.

En Grèce, l’intensité des émeutes régénérant des manifestations contre les cures austères appliquées par le gouvernement ne parvient pas à égaler l’élan de décembre 2008. Alors qu’en France, hormis peut-être les affrontements liés à la grève générale en Martinique et en Guadeloupe en 2010, les évènements négatifs peu nombreux n’ont qu’une faible portée.

Enfin, l’encéphalogramme est toujours aussi désespéramment plat en Occident Division 2, où aucun Etat ne compte plus d’une émeute locale, à l’exception de la Moldavie où, en avril 2009, les gueux occupent temporairement le parlement.

 

 4. Du nombre d'émeutes et de l'occurence des insurrections


Nous avions repéré par notre outil d’observation en décembre 2010 une série d’émeutes inédites en Tunisie. Il était alors impossible d’imaginer les riches conversations de 2011 qui allaient se produire sur l’avenue Bourguiba à Tunis, sur la place Tahrir au Caire ou sur la place du changement à Sanaa.

Les Etats les plus émeutiers de toute notre période d’observation ne sont pas ceux où se sont déployées des insurrections par la suite. C’est un enseignement important. Aucune vague d’émeutes locales ne laissaient présager les insurrections au Kirghizistan, en Equateur, en Somalie, au Népal entre 2004 et 2008, ni celles en 2011, en Tunisie, en Egypte, au Yémen ou encore en Syrie. Au Cachemire indien, au Bangladesh, au Nigeria où pourtant les émeutes n’ont pas d’équivalent dans le monde ni dans leur nombre, ni dans leur durée, ni même dans leur intensité, la révolte est bien souvent contenue dans des émeutes disséminées, localisées, subissant le joug des nombreuses divisions ethniques, religieuses, partisanes qui organisent la répression. Un nombre important d’émeutes locales sans insurrection dans un Etat,  n’est pas révélateur de l’intensité du débat, mais plutôt de son éparpillement. L’intensité de la critique pratique sur une période donnée est révélée par la qualité des évènements qui la constitue. Le nombre n’intervient qu’après. Fin 2010 et surtout 2011 marquent un saut qualitatif. 2011 ouvre une période historique inédite. Mais d’ores et déjà, nous savons que les cinq insurrections qui la jalonnent n’ont pas d’antécédent et que le débat qui s’y déploie déborde des frontières des Etats qui en subissent les assauts.

(Laboratoire des frondeurs, avril 2012)

 
Annexe : listes des évènements négatifs longs et forts, longs et faibles et courts et forts de 2009 et 2010

 

Liste des évènements négatifs longs et forts et longs et faibles de 2009 et 2010

Etat

Nom du dossier

Date du dossier

Code du dossier

Type

2009

Madagascar

Antananarivo

09 01 26

09 MAD 1

Long et fort

2010

Kirghizistan

Talas

10 04 06

10 KIZ 1

Long et fort

Thaïlande

Bangkok

10 04 07

10 THA 1

Long et faible

Bangladesh

Narayanganj

10 05 25

10 BAN 3

Long et faible

Inde

Baramulla

10 06 25

10 IND 9

Long et faible

Côte d’Ivoire

Abidjan

10 12 16

10 CDI 3

Long et faible

Liste des évènements négatifs courts et forts de 2009 et 2010

Etat

Nom du dossier

Date du dossier

Code du dossier

2009

Nigeria

Bauchi

09 02 24

04 NIG 1

Moldavie

Chisinau

09 04 07

09 MOL 1

Pakistan

Quetta

09 04 09

09 PAK 1

Thaïlande

Pattaya

09 04 11

09 THA 1

Pérou

Bagua

09 06 05

09 PER 1

Iran

Téhéran

09 06 13

09 IRA 1

Bangladesh

Ashulia

09 06 27

09 BAN 4

Chine

Urumqi

09 07 05

09 CHI 4

Gabon

Port Gentil

09 09 03

09 GAB 1

Ouganda

Kampala

09 09 10

09 OUG 1

Guinée

Conakry

09 09 28

09 GUI 1

Nigeria

Bauchi

09 12 28

09 NIG 7

2010

Nigeria

Jos

10 01 17

10 NIG 2

Inde

Hyderabad

10 03 27

10 IND 5

Indonésie

Jakarta

10 04 14

10 IDO 1

Kirghizistan

Och

10 06 10

10 KIZ 3

Mozambique

Maputo

10 09 01

10 MOZ 2

Equateur

Quito

10 09 30

10 EQU 3

Haïti

Cap Haïtien

10 11 15

10 HAI 2

Nigeria

Jos

10 12 26

10 NIG 9