Laboratoire
des
FRONDEURS

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Analyses des évènements négatifs  |  Archives

   
  
Pratiques du négatif
Déterminer la réalité (Ariel Fatiman et Avgoustos Prolegomenon)
Detruire l'Etat (Ariel Fatiman)
L'action contre les faits - Programme
Alors où en sommes-nous avec le temps ?
Grands pillages
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Statistiques des évènements 
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1987-1993
Insurrections
L'insurrection haïtienne de 2004
L'insurrection au Manipur (2004)
Insurrection au Kirghizistan en 2005
Les insurrections de la Bolivie
L'insurrection de Quito (avril 2005)
Insurrection au Népal (2006)
Les insurgés de Mogadiscio (2006-2007)
Insurrection au Kirghizistan en 2010
Autres offensives majeures 
Honiara et Nukualofa en 2006 
2006-2007 au Bangladesh
L'offensive kenyane  (2007-2008)
2004
Aperçu de l'année 2004
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L'Iran à fleur d'émeutes, en 2004
Avril 2004 en Iraq
Culture de l'émeute en Algérie
L'Amérique Latine en 2004
Sous-continent indien
Evènements courts et forts (2004)

 



 

 

 

Alors, où en sommes-nous avec le temps ?

 

 

Le monde est une aventure des pensées dans le mouvement de l’aliénation. Dans le sens commun du dictionnaire de Robert, le monde est « l’ensemble de tout ce qui existe » ; pour le dictionnaire de l’académie, plus précis mais plus risqué, il est  « l’ensemble des choses et des êtres existants, de tout ce qui existe ». En allant plus loin dans la liste des définitions proposées par Robert, une première division du monde apparaît où le monde est à la fois « la terre, habitat de l’homme » et « la société, la communauté humaine vivant sur la terre ; le genre humain ». Si dans son interprétation de Hegel, Kostas Papaianou gémit sur la belle totalité perdue du cosmos antique dans la scission constitutive de la modernité qui a jeté les hommes hors de la totalité en coupant la possibilité de toute communication effective, je me bornerai à remarquer que dans les définitions précédentes le monde est à la fois le monde en tant que totalité, tout ce qui existe, et la représentation de la totalité, la terre, le globe terrestre, la mappemonde ; par un renversement paradoxal de la pensée, le mot connaît ensuite un glissement de sens, l’ensemble physique des choses, la terre, signifiant par une étrange extension l’ensemble des êtres : les humains qui le peuplent. Monde est un mot limite où forme et contenu s’échangent, où sujet et objet s’entremêlent. 

En tant que prétendant possible à la totalité, le monde est un versant du grand débat sur la totalité que seules les révolutions ont le privilège de poser. En l’absence de révolution, les divisions actuelles du monde sont les digues construites par nos ennemis pour empêcher toute possibilité de débat. Elles traduisent la réorganisation de nos ennemis pour faire face à la marée montante de l’aliénation et à ses manifestations imprévisibles. Les coups pleuvent sur les petits valets gestionnaires sans qu’ils sachent d’où ils viennent. Les Etats qui font de la surface terrestre une hideuse mosaïque, prétendent assigner des groupes d’individus à des portions d’espace physique et régler leur vie. Les marchandises prétendent organiser la communication entre les individus, à l’intérieur et à l’extérieur des frontières des Etats. L’information dominante prétend représenter l’état du monde, soit l’ensemble des événements qui arrivent aux êtres et aux choses, et dessine chaque jour une pseudo-totalité qui crée l’illusion d’une médiation entre l’individu et le tout. 

Mais la pensée suit son cours ; insaisissable, ubiquiste, inattendue dans ses manifestations, débordant toujours les cadres étroits de la conscience de l’individu. Attaquant les gestionnaires des Etats voire leurs fondements abstraits, détruisant les marchandises en critiquant l’entrave à la communication qu’elles instaurent, saccageant les médiations fabriquées par l’information dominante en imposant son point de vue, la pensée aliénée réapparaît régulièrement par le négatif. Pourtant du fait de l’éclatement de l’information dominante et de l’occultation des évènements négatifs, la négativité qui a transformé le monde entre 2004 et 2008 échappe immédiatement à la conscience : elle est inconnue dans sa totalité et massivement ignorée dans le détail. Les événements négatifs qui la composent sont la richesse de ce temps mais sont dans l’oubli. L’outil d’observation de la négativité construit par le Laboratoire des frondeurs est un moyen pour approcher l’odyssée de l’aliénation et connaître les possibilités actuelles d’un débat. 

2004-2008 est une période de temps arbitraire qui n’a aucune unité historique. Pour saisir son contenu, il faut revenir vers les débats ouverts par les révolutions iranienne et russe, dont ce court laps de temps est un prolongement. La révolution russe est scindée en un débat apparent et un débat effectif. Le débat apparent est une dispute sur les moyens d’organiser les humains pour répondre à leurs besoins. Léninistes et anarchistes s’y sont opposés, si on en croit Voline, sur les moyens à mettre en œuvre pour arriver à ce but qu’ils appelaient communisme : les premiers préconisant une organisation hiérarchique des individus dirigée par le parti bolchévique et conservant l’Etat, les seconds appelant à la formation d’assemblées non-hiérarchiques pour délibérer sur les moyens et niant toute forme d’Etat. Parce que ces deux partis sont économicistes, qu’ils ont une vision matérialiste de la totalité, ils partagent l’idée que la révolution consiste à réorganiser les humains pour administrer justement les choses en dur. Le débat effectif de la révolution russe est un débat sur la totalité où est critiquée la distinction entre la pensée et les choses, entre les humains et les choses en dur prétendument éternelles et matérielles. Il est presque impossible d’en retracer le fil tant il a été masqué par la récupération. On ne peut détecter qu’après coup les traces de son puissant passage, par exemple dans le mouvement des assemblées au cœur de la révolution russe, ou bien dans l’apparition du concept d’aliénation chez Lukacs ou chez DADA simultanément. Partout des émotions et des pensées débordent la conscience et les corps. Lorsque Lukacs conçoit la pensée hors de la conscience, c’est un mal. Il la désigne, pour la première fois au XXe siècle, sous le terme d’aliénation en référence aux réflexions de Hegel et de Marx. L’aliénation apparait comme un cri de douleur de la conscience qui constate qu’un mouvement de la pensée qui lui est extérieur s’impose à elle. De la pensée émise par la conscience revient vers la conscience et se tourne contre elle sous la forme figée d’une chose ; c’est la réification. Mais dans cette conception de l’aliénation, la conscience est encore première dans le mouvement de la pensée, et la totalité est conçue à partir d’elle dans et par l’histoire. La révolution iranienne opère un renversement complet du point de vue : la totalité est première, la pensée consciente et l’individu en sont l’émanation. L’aliénation de la pensée est entrevue comme la source de la richesse, comme l’expression de l’esprit du monde, comme la manifestation de la totalité. Balayant la réduction du débat des humains à celui de l’organisation posé par la contre-révolution russe, la révolution iranienne critique en profondeur la dualité du monde instaurée par les matérialistes, les positivistes et les économistes, elle affirme l’unicité de la pensée et des choses : tout est pensée (et pas seulement dans une tête). En cherchant l’accomplissement de la totalité, la révolution iranienne rouvre la dispute sur les buts de l’humanité. La Bibliothèque des émeutes a été le théoricien de ce nouveau concept d’aliénation. Désormais, la réalité n’est pas un donné, quelque chose de déjà là, d’éternel qu’il s’agirait de reconstruire briques à briques dans un ordre différent, comme dans la théorie dominante de la contre-révolution russe ; la réalité est un résultat, elle est la pensée déterminée, fondée pratiquement. Le jeu posé par la révolution iranienne consiste à tout accomplir, à déterminer la totalité et le monde de part en part (sa nature, son contenu, sa fin). Les moments de ce jeu sont la conscience, l’aliénation et la vérification pratique, et tout l’art négatif de ce jeu est de savoir passer d’un moment à l’autre sans perdre de vue le but, la totalité. Depuis la révolution iranienne, la dispute entre les partisans du débat du monde et de l’organisation des humains pour répondre à leurs besoins se poursuit ; cette dispute s’est développée lors de la vague de révolte de 1989 à 1993 dont la marque historique est la généralisation au monde entier des émeutes modernes, qui sont autant de tentatives de vérification pratique de la pensée. 

Entre 2004 et 2008, 850 évènements négatifs ayant au moins l’intensité d’une émeute locale ont été repérés dans le monde. Dans cet ensemble d’évènements négatifs ne figure aucune révolution ; ces 850 disputes n’ouvrent pas de nouvelles perspectives hors de celles posées par la révolution iranienne. Mais ces 850 disputes et débuts de débat ne sont pas équivalents ; parmi eux, quelques insurrections, par l’ampleur et la profondeur de leurs vues, donnent le ton de la période en éclairant les hypothèses en débat. Ces insurrections, par lesquelles la nouveauté surgit, sont des évènements singuliers qui constituent les offensives récentes les plus radicales contre ce monde. Occultées ou falsifiées par l’information dominante, elles restent inconnues des émeutiers qui partent à l’assaut et de la plupart des pauvres modernes. L’existence et l’activité du Laboratoire des frondeurs sont de fait une négation de cet état de fait ; les insurrections y sont décrites et analysées de façon systématique. 

Les termes du débat qui font l’époque ont été posés par la révolution iranienne puis approfondis et développés au cours de la vague d’émeutes de 1989 à 1993 ; plusieurs offensives observées entre 2004 et 2008 prolongent des disputes engagées à cette époque. Dans le prolongement des insurrections de 1990 et 1991, l’insurrection haïtienne de 2004 qui culmine avec le grand pillage de Port-au-Prince en février, surplombe la période 2004-2008 de sa puissance, obligeant les Etats occidentaux à envoyer leurs armées pour sauver l’Etat. En mars 2005, les insurgés du Kirghizistan rappellent la signification du terme d’insurrection à l’information occidentale, qui ne voulait y voir qu’une « révolution de velours » aux relents de 1989, en y ajoutant un grand pillage de capitale. Trois insurrections mineures s’inscrivent aussi dans des débats ouverts au début des années 1990 : au Manipur, l’insurrection de 2004 traduit à sa belle manière la constance et la forte intensité de la révolte en Inde sur toute la période ; au Népal, en avril 2006, les émeutiers disputent les rues de la capitale aux soldats du roi et finissent par le chasser, terminant provisoirement une dispute ouverte en février 1990 sans dessiner de nouvelles perspectives ; tandis qu’en Somalie, Etat sans Etat, emporté qu’il fut dans l’insurrection généralisée de 1990-1991, les perspectives nées du soulèvement de Mogadiscio en mars 2007 se perdent une nouvelle fois en 2008 dans le marécage d’un conflit armé meurtrier (6 500 morts en un an de répression). Cinq autres offensives développent des disputes nées entre 1989 et 1993 : au Bangladesh, un mouvement dispersé mais puissant d’émeutes apparaît brusquement en 2006, jouant de tous les prétextes, détruisant des usines et des zones industrielles, s’attaquant aux responsables politiques, maniant la coupure de routes et le règlement de compte ad hominem avec dextérité ; au prétexte d’élections, au Togo et en Ethiopie en 2005, au Kenya en 2008 ou d’une grève générale, en Guinée en 2007, de vastes révoltes contre les gouvernants s’amorcent et sont fortement réprimées par l’armée. Enfin, des évènements négatifs de moindre ampleur s’inscrivent également dans cette perspective historique, tels que les émeutes au Cachemire indien depuis juin 2008 ou encore celles à Lhassa en mars 2008. 

Indépendamment de la vague de révolte de 1989-1993, un nouveau mouvement s’est amorcé au tournant du XXe siècle à Buenos Aires, en Bolivie (El Alto), à Port-au-Prince, à Bichkek, à Quito, aux iles Tonga et Salomon et à Oaxaca. De l’Amérique Latine au Pacifique, la nouveauté est caractérisée par l’émergence d’assemblées de rues et la généralisation des grands pillages. 

C’est en Amérique Latine qu’est apparue la nouveauté. Sur les sept insurrections majeures repérées dans le monde depuis 2000, cinq ont eu lieu en Amérique du Sud, dont deux en Equateur, une en Argentine et deux en Bolivie. C’est une rupture nette par rapport à la période précédente, dans des Etats qui n’avaient pas connu d’insurrections depuis les années 1980. Les insurrections boliviennes de 2005 et 2003 sont des offensives successives contre l’Etat, qui combinent vastes mouvements de coupures de routes et attaques directes contre les gouvernants. L’insurrection de Quito d’avril 2005, dans la poursuite du débat entamé par l’insurrection équatorienne de 2000, est une attaque contre les représentants de l’Etat menée au nom du « ¡ Que se vayan todos y que no quede ni uno solo ! » argentin. Les assemblées de rues sont la principale nouveauté de ces révoltes. Non-gestionnaires, non-hiérarchiques et refusant toute participation de l’information dominante, elles sont apparues spontanément en 2001 en Argentine et ont posé la question du but de l’humanité : maintenant que nous avons détruit cet ordre de valets, que voulons-nous, pour nous, pour les humains ? Depuis à plusieurs reprises, relativement proches dans leurs formes, des assemblées de rues se sont constituées dans les rues d’El Alto au cours de l’insurrection d’octobre 2003, à Quito en avril 2005, et sur les barricades de Oaxaca en 2006. 

Les grands pillages ont pris une ampleur inattendue entre 2004 et 2008. Ils laissent affleurer la possibilité d’une exploration de la nature du monde, dans l’invention d’un mode de communication qui commence par la critique pratique des marchandises. A Port-au-Prince, à Bichkek, à Honiara, à Nuku’alofa, les gueux goûtent sans prévenir aux plaisirs du vol et de la destruction, en donnant libre cours à leurs opinions pyromanes sur ce monde. L’offensive contre les marchandises y atteint un point d’intensité et de généralité qui ouvre à une critique radicale de la richesse, de la conscience et de la nature de la réalité. Mais il manque encore qu’un discours articulé se hisse à la hauteur de cette critique pratique, s’en revendique et se fasse entendre.

Face à ces évolutions, nos ennemis se réorganisent. Notre période d’observation est marquée par le grand retour du gauchisme sous une forme de léninisme rénové, dont la Bolivie et la France sont le laboratoire. De nouvelles formes d’encadrement des pauvres modernes s’instaurent dans la pratique et dans la théorie, ramenant l’émeute à une action planifiée, comme une manifestation de la Cgt est organisée par son service d’ordre, l’émeutier à un rouage dans la mécanique d’une théorie de l’histoire, et le débat de l’émeute à de tristes revendications corporatistes. Ces petits flics nous refourguent leur camelote communiste de toujours comme emballage de leur arrivisme. La révolution iranienne leur reste en travers de la gueule. Autre front contre la révolte, à travers l’évènement Cartoons, l’information dominante a trouvé le moyen infaillible pour disqualifier toute opinion concurrente au nom de la liberté d’opinion. Et ce n’est pas là le moindre paradoxe de cet évènement que de prouver, au cœur du mensonge, que c’est dans les actes négatifs que s’exprime la liberté de pensée. 

Des évènements négatifs surprennent et sont des promesses de débats à venir. Parmi eux, les émeutes déclenchées par l'assassinat de la crapule Benazir Bhutto au Pakistan en décembre 2007 ont eu une telle force et une telle ampleur, touchant simultanément une trentaine de villes en trois jours, qu’il semble que quelques jours supplémentaires de révolte auraient pu renverser l’Etat. On peut aussi citer les puissantes émeutes de février 2008 au Cameroun se propageant dans plus de trente villes sur une semaine, sous des prétextes multiples. Enfin, en occident, une ouverture timide s’amorce après une longue léthargie. Un mouvement inédit d’émeutes a parcouru la Grèce en décembre 2008 et s'est prolongé en début d'année 2009 par des émeutes en Moldavie, en Lettonie, en Islande et en Bulgarie où se fredonne à voix basse l’air du « Que se vayan todos ». 

 
(Laboratoire des frondeurs, décembre 2009)