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Sous-continent indien
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Sous-continent indien

 

 

Si nous parlons ici d’une Inde au sens élargi, qui retrouve presque les dimensions des Indes du colonisateur britannique, c’est parce que cette région est un composite de conflits, au milieu desquels l’ennemi soutient un pan important de sa nouvelle frontière spectaculaire, la frontière qui passe entre démocratie occidentale et Islam. A vrai dire, la dualité islam-hindouisme ou Islam-reste du monde a déjà entrepris, dans son approche policière, à pacifier beaucoup de ce qu’elle touche : ainsi le procès des émeutes de 2002 au Gujarat, au cours de toute l’année 2004, a-t-il permis aux médias de rendre indiscutable la distance ethnique, et d’occulter ou affaiblir des affrontements qui pourraient avoir d’autres causes ; et le rapport de la commission d’enquête, qui vient de contredire le constat du gouvernement hindouiste du Gujarat, comme quoi le prétexte initial aurait été un accident et non un attentat islamique, ne change rien à l’affaire. De même, la guerre latente au Cachemire est plutôt, aujourd’hui, un facteur d’ordre civil : les gouvernants s’habituent à ces situations d’exception ; les gouvernés qui y laissent leurs perspectives et parfois leur peau, non. Mais l’on ne se révolte pas contre une guerre, sauf quand, soldat, on se mutine.

Alors que l’Inde rivalise en modernisme économiste, en augmentation du PIB, et en nombre d’habitants avec la Chine , chacune des entités qui compose le bloc d’Etats qu’on peut agglomérer à l’Inde connaît sa division majeure : si hindouistes contre musulmans semble bien installé dans l’Etat d’Inde même, on trouve un conflit bien entretenu entre chiites et sunnites au Pakistan, une division ethnique entre Tamouls et Cinghalais étalée en guerre civile éternelle au Sri Lanka, une dispute politique entre deux partis de toujours solidement installés ensemble dans le contrôle de la rue au Bangladesh, et une guérilla maoïste qui contrôle toute velléité de rébellion dans les vastes campagnes du Népal. La division majeure dans l’un de ces lieux, est aussi division mineure dans les autres : là où domine la lutte contre l’islam, on a aussi une division ethnique, une division politique, une division idéologique. Tout l’arsenal préventif de la fausse dispute dans le monde est déployé et profondément inbriqué dans l’Inde : religieux, ethnique, politique, idéologique, les vieilles recettes sont appliquées sans finesse sur tout ce sous-continent.

Mais le phénomène qui nous permet de découvrir un état de fait aussi intégré et intégrable est que l’Inde, qui était jusqu’à maintenant un ghetto médiatique, avec son Bollywood, sa presse et ses stars, uniquement autochtones, voit s’effriter les murailles de ce bruit silencieux. L’information occidentale commence à parler de cette région. Les raisons convergentes sont difficiles à démêler. Tout d’abord, Internet est une langue qui privilégie l’anglais, et l’anglais est la seconde langue de l’Inde : l’information indienne dans cette seconde langue remonte donc au contraire de multiples langues premières qui restent obscures et confidentielles. Ensuite, par la bonne odeur attirée, des gros tas de capitaux s’affirment, par la médiation de leurs valets financiers, juteux et aptes à proliférer dans un décor aussi appétissant, où la main-d’œuvre bon marché abonde, et où naît un si beau « marché intérieur » qui fait tant rêver. C’est d’ailleurs dans cette concurrence des Etats pour attirer l’investisseur qu’on voit que l’Inde souffre surtout d’un handicap par rapport à la Chine , qui est une sorte de dictature libérale, c’est qu’elle n’est qu’une démocratie formelle, avec toutes les incertitudes, les renversements, les doublements de personnels politiques à acheter, de nombreux petits inconvénients fort onéreux qui, à ce stade de l’envahissement marchand, apparaissent plutôt comme des handicaps. Mais, malgré tout, l’Inde commence à être visitée par l’information, et l’Inde commence à le lui rendre bien.

Aussi en apprend-on tous les jours sur cette région. Il y a peu encore, on n’entendait pas parler d’émeutes locales pendant plusieurs années, là où maintenant il y en a plusieurs les bons mois. Est-ce parce que l’Inde s’ouvre que les grelots affairistes attirent les museaux journaleux ? Ou est-ce parce que l’arrivée de tant d’argent, de tant de journagogos, de tant de monde Internétisé, de tant de pensée exotique et barbare débride les mœurs, et libère de salutaires ruades ? Probablement les deux : quand une région, jadis capitonnée, entre dans la grande marche aux accents militaires que nos ennemis appellent marché global, l’émeute en est toujours l’un des premiers signes : les pauvres aussi manifestent leur enthousiasme ! Ils ont bien des sujets de colère, et bien des idées à faire connaître à la planète ! Et les cohortes d’informateurs formés à l’université occidentale ne sont pas de trop pour raconter et traduire le sens de ces émotions.

 

Népal

C’est en 1990 que le Népal est entré dans notre époque. C’était une belle entrée. Une insurrection a détruit alors, à jamais, les formes figées d’un Etat du passé. La royauté, jusque là absolue, dut abandonner le système de représentation qu’elle avait imposé, et s’adjoindre un régime libéral occidental.

Une telle réforme, cependant, ne fut que la façade médiatique, le raccommodage sans projet du régime, ainsi raccordé à l’Inde, et au monde occidental. Mais le Népal est resté fissuré depuis cette insurrection. Montrer que rien n’avait pu consoler le vieil ordre monarchique pas entièrement renversé était la façon médiatique de dire que rien n’avait, au fond, résorbé le profond mécontentement de pauvres qui avaient appris l’indiscipline et l’irrespect. Car les pauvres, même dans les contreforts d’esthétique pour trekking de l’Himalaya pour mystiques bobos, sont soumis à la marchandise, à son emprise tentaculaire, aux désirs et aux dégoûts, à l’avidité et à la honte qu’elle répand comme des poudres colorées, ou des virus irrémédiables. Aussi, les pauvres du Népal ont étendu l’indiscipline et l’irrespect de l’Etat à l’argent, et ni les rois, ni les vitrines, ni les voitures, ni les touristes ne sont plus sacrés dans la vallée de Katmandou.

Le gouvernement démo-parlementaire du Népal a donc fait l’expérience d’une sorte de chaos endémique, à la fois permanent et intermittent. Il y a donc eu, peut-être même, mais ce n’est pas sûr, au terme d’une décision consciente, une scission entre les villes, animées de cette défiance conquise par l’insurrection, et les campagnes, déjà nostalgiques de l’ordre évanescent. Cette scission a pris, en 1996, la forme d’une guérilla maoïste, comme il en existe plusieurs dans l’Inde voisine, et telles que la Chine voisine ne les désavoue pas forcément. A l’Etat les villes, toute la population qui compte, à la guérilla les campagnes, 75 % du territoire : voilà la division du travail de la police népalaise. Et, entre les deux, comme au jeu de go, on trace les frontières entre ces complices uniformés, ennemis pour la galerie. Entre 1996 et 2004, ce conflit entre guérilla et gouvernement avait fait, selon des chiffres que les médias répètent comme s’ils étaient indispensables pour tout savoir sur le Népal actuel, 9 000 morts.

Dans les villes, il fallait donc que les libéraux occidentaux et les monarchistes partagent ce qui reste du Népal. Là aussi on joue à tracer des frontières, et à empiéter, dès qu’on croit que c’est possible. En 2002, ainsi, le roi actuel, Gyanendra, démit un premier ministre pourtant élu à l’occidentale, pour le remplacer par un homme à lui. Cette apparence de retour à l’absolutisme entraîna une vague de révolte, plus pointillée que soutenue, qui était encore en cours au début de 2004, et qui, tout en donnant un exutoire concret à l’indiscipline et à l’irrespect, les absorbait sans recours à la guérilla maoïste.

2004 commence donc à Katmandou par une succession de manifestations encadrées par l’opposition, mais qui sont toujours l’objet de débordements. Alors que dans les provinces, la police maoïste et la police d’Etat se partagent une terreur qui les unit et les sauve en faisant des morts, à la ville l’opposition et l’Etat font la même chose, mais en faisant seulement des blessés : 24 le 6 janvier, plusieurs dizaines le 26, 60 le 30 et encore 12 le 2 février, lors d’une grève générale. Les cortèges sont en général forts de dix à cinquante mille personnes, et il y a toujours de nombreuses arrestations – plusieurs centaines, même si la majorité des interpellés est relâchée le jour même.

Le 13 février restera le jour le plus meurtrier des affrontements urbains de 2004, avec 10 morts à Katmandou, chiffre cependant démenti par le gouvernement. Ce n’est d’ailleurs qu’une journée de grève générale de plus, qui n’infléchit pas sur le cours des événements. Dans ces protestations qui se ritualisent, pourtant, ni les manifestants, à l’occasion émeutiers, ni, par conséquent, les organisations, n’arrivent à trouver la paix. A la fin mars, où les journées de protestation éparses se sont succédé dans une relative discrétion médiatique internationale, le roi annonce finalement des élections pour dans un an.

Est-ce perçu comme une provocation ? Est-ce que l’opposition accroît son activité de peur de perdre le contrôle ? Est-ce que c’est le printemps ? Toujours est-il que les premiers jours d’avril sont beaucoup plus intenses. Là, manifestations de plusieurs dizaines de milliers de personnes et affrontements ont lieu tous les jours, tout au moins à Katmandou, qui est le seul endroit investi par les informateurs, avec une pointe le 3 avril, où la police tire, et où il y a plus de 200 blessés. L’opposition de cinq ou six partis, dont deux communistes, est obligée de courir derrière un mouvement, vigoureux, mais pas au point de rejeter ce harcèlement de petits chefs ; et les diversions de la guérilla, qui attaque armée et police dans les campagnes, participent du freinage de la révolte. Comme des manifestations imprévues et vigoureuses ont lieu tous les jours, à Katmandou, le 8 avril, le gouvernement décrète un couvre-feu et une interdiction de manifester.

Ceci n’impressionne personne. Les manifestations continuent d’avoir lieu chaque jour, avec des affrontements, au moins jusqu’au 24 avril inclus. Pourtant, lissés par les arrivistes essoufflés, les cortèges et les débordements ne trouvent plus leurs propres prolongements, leur dépassement, et deviennent habituels, quotidiens. Et, même si c’est en espaçant maintenant les jours, on se bat encore pendant tout le début du mois de mai. Si bien que le 7, le premier ministre, créature du roi, démissionne. Il faudra attendre quelques journées de grève et d’affrontements supplémentaires, pour que, le 6 juin, le roi nomme à nouveau le ministre qu’il avait démis pour incompétence en octobre 2002.

On pourrait penser que le véritable moteur n’est nullement la colère anonyme et urbaine des gueux de Katmandou, et que ce sont véritablement les aspirations démocratiques libérales ou marxo-maoïstes qui entraînent les pauvres dans leurs promesses. Pourtant, l’émeute du 1er septembre vient contredire cette soumission supposée dans l’information. Au lendemain de l’assassinat de douze travailleurs népalais, enlevés par une guérilla en Iraq, un bref et fulgurant déchaînement embarrasse tous les pouvoirs. C’est l’attaque et l’incendie d’une mosquée, l’assaut contre les agences de négriers-placeurs d’ouvriers en Iraq, et même une tentative de prise de l’ambassade d’Egypte, qui représente les affaires iraquiennes au Népal. Il y a des affrontements partout, 2 morts, 50 blessés et, plus tard, 70 arrestations. Un nouveau couvre-feu est instauré pendant quatre jours.

Sans doute cette émeute majeure a-t-elle eu des allures de pogrom, et on retrouve là une ligne de défense bien connue, celle de la guerre entre hindouiste et islam. Les islamistes n’ont pas manqué, d’ailleurs, de crier à la manipulation, accusant les monarchistes de vouloir ainsi discréditer un gouvernement fortement critiqué pour son incapacité négociatrice en Iraq. Mais pour nous, dans la distance, cette émeute témoigne d’une négativité qui n’est pas bornée aux explications préalables d’organisations étatiques. Si ce feu arrière de la révolte a pu briller, c’est bien malgré l’opposition démocratique et maoïste qui, cependant, ont semblé avoir réussi à épuiser et à soumettre, à la longue de deux années usantes, les fraîches turbulences orientées vers d’autres horizons.

Seule une dernière manifestation d’importance, le 30 septembre, à l’occasion d’une hausse des prix des carburants laisse entrevoir cette diversité et cette indépendance de la négativité dans ce pays de 24 millions d’habitants ; et parce que la journée n’a fait que 12 blessés, et qu’elle n’a pas trouvé sa propre aggravation du lendemain, elle a donc permis ce type de mesure, et mis en valeur l’épuisement, des cœurs et des têtes, qui présage la revanche douloureuse d’un ennemi qui a eu trop peur.

 

Pakistan

En s’aventurant dans cette marche occidentale de l’Inde, dictature militaire dont le nord est rétréci comme une tête prise dans un instrument de torture entre les étincelles furieuses, à menace atomique, du Cachemire au levant et les bombardements sourds de l’Afghanistan au couchant, avec, des deux côtés, des combattants des deux camps qui débordent comme une migraine dans le Pakistan, on s’aperçoit que ce grand pays qui n’a qu’un demi-siècle est à peine connu hors de sa région du monde. Toutes les révoltes de sa propre jeunesse fougueuse, en effet, semblent contenues dans des prétextes religieux. Avant de détailler ceux-ci, rappelons qu’il semble improbable que d’autres prétextes de révolte, plus joyeux, plus contemporains et universels, plus marchands et plus festifs, n’aient pas entraîné des soubresauts ; mais que nos ennemis les informateurs occidentaux ne s’intéressent pas encore au Pakistan au-delà de leurs propres trivialités idéologiques où cet Etat de deux cents millions d’habitants occupe une petite fenêtre usée.

C’est donc une procession de l’Ashura qui ouvre l’année pour ce qui est du négatif dans les médias, le 2 mars, à Quetta. Des gens mal intentionnés viennent faire un petit carton sur cette manifestation chiite. Dans un Etat où vivent 20 % de chiites, entourés de 70 % de sunnites, on pense évidemment que ce sont des militants sunnites qui ont mitraillé et lancé ces bombes dont le bilan s’élève à 47 morts et 154 blessés. La cause est entendue, même quand, plus tard, apparaîtra l’assertion qu’un certain nombre de ces morts ont été victimes de balles de la police.

Aussitôt, des jeunes en colère attaquent : un marché, 60 boutiques, les bureaux d’une télévision, une mosquée, un cinéma, deux banques, 12 voitures dont 2 de police et 2 maisons sont incendiés. Devant cette furie, il y a 25 arrestations pour pillage. Je veux bien qu’on soit furieux qu’une commémoration d’un martyre, il y a mille trois cents ans, devienne à son tour martyre ; mais je ne vois pas pourquoi ceci devrait entraîner des représailles furieuses sur un marché, sur des voitures, ou sur un cinéma. Il y a de forts indices dans la liste des déprédations, pour penser que le prétexte a libéré une colère qui avait peut-être d’autres causes, comme les humiliations quotidiennes que nous fait subir la marchandise. Le couvre-feu, le même jour, a mis fin à cette interrogation, en tout cas pour les informateurs qui se sont davantage intéressés à dresser des parallèles scabreux entre l’attentat de Quetta et ceux de Bagdad et Karbala le même jour (171 morts). Les conséquences émeutières les ont moins intéressés, on les comprend : ils ont thématisé la révolte violente et non organisée, qui s’en prend explicitement à la marchandise, comme la fumée d’échappement d’un moteur soudain grippé ; rien de plus.

Le 7 mai, c’est dans une mosquée chiite, à Karachi cette fois, qu’un attentat-suicide finit par faire 24 morts et 125 blessés. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il n’y a pas de différence entre jeunes de la grande ville de province Quetta et du port cosmopolite de Karachi dans la manière de tirer prétexte des attentats dont leur secte est victime : attaque de bâtiments publics, démolition de voitures, affrontements avec la police, un mort. Le lendemain, il y a une fusillade entre chiites et sunnites, qui fait 2 morts et 50 blessés, mais il y a aussi plusieurs véhicules détruits.

Trois semaines plus tard, le 30 mai, toujours dans la même ville, un chef religieux, sunnite pour varier les plaisirs, est assassiné. Eh bien les sunnites se mettent en colère exactement de la même manière que les chiites, et même que les chiites de Quetta, qui l’eût cru : plusieurs milliers d’entre eux se battent avec la police ce soir-là, et attaquent magasins, banques, cinémas, un journal, un poste de police. Il y a 17 blessés.

Le lendemain, pour bien montrer que chiite-sunnite c’est vert bonnet et bonnet vert, il y a un attentat dans une mosquée chiite qui fait 21 morts. Aussitôt d’autres jeunes, qui sont les mêmes, sortent dans la rue et démolissent d’autres matériels de gestion, qui sont les mêmes : 20 véhicules, 2 stations-service, une banque. La sortie fait 3 morts et des douzaines de blessés. Comme les funérailles de l’attentat donnent l’occasion de se retrouver, et de bénéficier d’une sorte de considération due aux victimes, la rage anti-marchande est repartie le lendemain : 35 voitures, 12-15 boutiques, une banque et des bureaux. Les affrontements avec la police font, cette fois-ci, 4 morts et 200 blessés. Le chef de la police de Karachi, qui a un peu perdu le contrôle, perd aussi sa place. Mais il a, lui, la vie sauve.

Les jours suivants, la traînée de rage, qui unit les deux communautés divisées s’atténue progressivement : le 3 juin, une fusillade entre police et chiites fait encore un mort, le 4 des sunnites attaquent un poste de police, 10 blessés, et le 7, c’est le gouverneur de la province du Sind, dont Karachi est la ville principale, qui est contraint à démissionner.

Il faut noter que tous les attentats dont il est question depuis mars, auquel il faut ajouter ceux du 25 mai (bombe à fragmentation, 2 morts) et celui du 26 (contre le consulat américain, 2 morts 40 blessés), qui n’ont pas donné lieu à des débordements dans la rue, sont non revendiqués. Dans l’information occidentale ils apparaissent comme étant explicites en eux-mêmes : on attaque les chiites, ce sont donc forcément les fanatiques d’en face, les sunnites ; on attaque les sunnites, ça ne peut être que les obscurantistes de la mosquée d’à côté, les chiites. Tout cela ne concerne donc en rien les pauvres d’Inde ou de Normandie. Voilà le message.

Le même 3 juin, à Gilgit, qui est une ville au nord du Cachemire, la modification de textes scolaires par les sunnites entraîne l’assaut d’une radio publique et d’un centre d’entraînement de la police. On cherchera en vain, dans l’information occidentale, le lien entre l’acte initial et cette deuxième cible. On y trouvera en revanche le score : un mort, 6 blessés, couvre-feu sur Gilgit. Le lendemain, sur cette belle lancée, ce sont des bâtiments publics et des voitures qui sont saccagés, alors que la route vers la Chine toute proche est coupée par un gigantesque sit-in. Les 3 morts du jour sont passagers d’une voiture qui viole le couvre-feu. Mais la colère est apaisée : le 5, les chefs chiites négocient l’allègement du couvre-feu.

Le 17 juin, c’est à nouveau un assassinat d’une raclure de l’institution, mais pas d’un religieux ce coup-ci, puisqu’il s’agit d’un politicien du parti des Bhutto, qui permet une nouvelle démonstration de destruction de voitures, à Karachi, où il y a des barricades et des jets de pierre. On ne connaît pas le bilan de cette émeute.

Une certaine monotonie apparaît avec l’événement suivant, le 1er octobre : c’est à nouveau une bombe dans une mosquée chiite, il y a 31 morts et 50 blessés, et seul le nom de la ville, à la frontière du Cachemire indien, résonne de ses sonorités surprenantes : Sialkot. Les affrontements consécutifs, avec la police, sont fatals à deux stations-service et deux voitures de police, et les nombreuses médiations entre la bombe dans la mosquée et l’incendie des stations service ou des voitures de police sont toujours supposées aussi implicites par l’information occidentale. D’autant que l’épuisement ne se manifeste qu’à la fin du lendemain, jour d’obsèques, après que 2 000 jeunes aient rendu explicite leur goût pour la destruction et l’incendie auxquels sont soumis : le bureau du maire, des banques, un tribunal, une compagnie aérienne et un commissariat, excellente liste, dans laquelle il ne faut pas oublier les voitures, devenues une sorte de combustible de base de l’émeute moderne.

La dernière émeute connue de l’année, au Pakistan, a donc failli passer inaperçu dans le nuage de cendres de Sialkot. C’est à Lahore, le même 1er octobre, que 300 manifestants s’opposent à l’expulsion de marchands de cassettes vidéo pornos. En lisant vite les informations, sur le Pakistan, on penserait que c’est une manifestation contre les cassettes pornos, car le Pakistan est un Etat profondément islamique, où tout conflit est profondément islamisé, dans un monde où, comme pour le marxisme jusqu’en 1978, la critique de la révolte islamique et de son bon droit n’est pas encore entré dans le sens commun. En d’autres termes : l’islam est droit et moral, au Pakistan les révoltes sont dues à l’islam, et donc une révolte au Pakistan avec le mot porno ne peut être que contre la pornographie.

Eh non. Le Pakistan n’est pas tout à fait dans le cliché. L’émeute de Lahore au moins, en faveur de vendeur de porno, annonce que la colère et la négativité ne peuvent pas tout à fait, en 2004, être recouvertes par les grasses évidences de l’information occidentale, fort diligemment secondée par la monotonie d’attentats non revendiqués, dont la distance nous voile le sens et le sang.

 

Bangladesh

Au Bangladesh, une population jeune et bouillante est tenue en bride par une superstructure politique (avec les politiciens, il faut utiliser des gros mots) qui contient, avec plus ou moins d’efficacité, des débordements toujours joyeux. Deux partis, le BNP au pouvoir et la Ligue Awami dans l’opposition, dont les deux chefs sont des femmes, Khaleda Zia et Sheikh Hasina, utilisent, dans la mise en scène de leur dispute, un éventail assez conventionnel de mesures qui, tour à tour réfrènent puis épuisent les gueux de ce pays si dense, et si constamment menacé par les inondations. Par ailleurs, de la distance où nous sommes, il est impossible de distinguer une différence entre ces deux partis.

Pour le 7 et le 8 avril, l’AL, l’opposition donc, appelle à un hartal, pour que le parti au pouvoir, BNP donc, démissionne à mi-mandat. Hartal est un mot qui signifie har, fermeture, et tal, complète. Un hartal, en principe, est une journée de grève générale pacifique, même si ici elle dure deux jours, et n’est pacifique que dans la langue de bois officielle. C’est le moment du défoulement, de l’expiration, après avoir retenu la respiration. Malgré ou à cause de cinq milles membres des forces de l’ordre déployées à travers la capitale Dhaka, il y a, dès le 6, pendant le pré-hartal, 64 blessés ; 7 magasins sont également victimes de cet engagement. Les jeux de la jeunesse ne sont pas le privilège de la capitale, et il y a des affrontements au moins à Pabna, à Chittagong, à Barisal. Le bilan du premier jour de grève pacifique est de 64 blessés (20 à Dhaka), et de dizaines d’arrestations. Le deuxième jour de hartal, Dhaka reste silencieuse, au moins pour l’information, mais on rapporte 35 blessés à Sylhet, et des affrontements à Narayanganj et Manikganj, entre militants rivaux, où d’ailleurs le parti à l’assaut n’est pas celui qui a lancé le hartal, mais celui qui défend le gouvernement.

Qu’au Bangladesh on goûte la bagarre et que l’irrespect est toujours tout près de se manifester se vérifie le 10 avril, lorsque un passager meurt, jeté d’un bus : les étudiants et les riverains de ce quartier de Dhaka s’en prennent à 9 autres bus, détruits voire incendiés, et affrontent la police autour d’un barrage de route établi pour l’occasion. Que cette émeute ait contribué à la reprise de la rue par l’opposition est probable, parce qu’elle montrait combien il est facile de déborder tout encadrement. La passe d’arme du début avril connaît une prolongation moins forte à la fin du mois, lorsqu’une manifestation de la Ligue Awami est chargée, à Dhaka, au prix de 40 blessés et 200 arrestations, et que la police, forte de sept mille hommes cette fois, scelle plusieurs quartiers. De nouveaux affrontements ont donc lieu le lendemain, et un hartal le 26 et 27 permet de vérifier que les gueux ne ruent plus, pour ce coup-ci.

Mais si l’opposition lance des actions pour épuiser le véritable goût de la contradiction des pauvres, ceux-ci se servent aussi de l’opposition pour exprimer, dans une sorte de semi-légitimité leur violence et leur colère. C’est ce qu’on peut constater le 7 mai, à l’occasion de l’assassinat d’un politicien de l’opposition à Tongi, tout au nord de l’agglomération de Dhaka : ils sont des milliers à en profiter pour attaquer des trains, des voitures, des bureaux de partis politiques, et même un cinéma, cherchez le rapport. Les routes sont bloquées, les bourres accourent, il y a 3 ou 4 morts. Le lendemain on se bat encore, mais avec une virulence déjà moindre, à Tongi et dans d’autres parties de Dhaka. La colère, en s’étalant, s’affaiblit. Il y a maintenant 60 villes en grève. Le hartal improvisé le 9, est cette fois-ci le couvercle qui vient achever cette belle occasion de s’étirer avec cette rage jubilatoire que permettent les exercices physiques qui se découvrent des buts autres que la conservation de la forme.

Le 21 août, l’événement négatif de l’année, au Bangladesh, commence par une provocation particulièrement réussie, puisque de fins plaisantins lancent quelques grenades et bombes sur un meeting de Sheikh Hasina, qui en devient même partiellement sourde, ce qui ne change rien, semble-t-il, à son entendement. Il y a 22 morts et 200 blessés. Aussitôt, à Dhaka, il devient légitime d’attaquer des bâtiments publics, de piller des magasins et d’incendier une centaine de voitures. On remarquera, probablement pas à la gloire des gueux du Bangladesh, que la gravité de l’événement déclencheur pour l’ennemi donne la mesure de la gravité de leur réplique, qui n’est donc qu’une réplique. C’est le lendemain, 22 août, que cette apparence de riposte proportionnée est le mieux visible. Car à Dhaka seulement, ils sont quand même 10 000 à attaquer, avec succès s’il vous plaît, deux barricades de la police, puis un siège de parti, une agence de presse, des magasins, et à nouveau près de cent véhicules. Et dans tout le reste du Bangladesh, on se montre à la hauteur de cette émeute majeure : à Bhairab, on incendie le train Chittagong-Dhaka, en prenant bien soin d’empêcher les pompiers d’y remédier ; à Sylhet, les affrontements font 5 blessés, mais une dizaine de magasins et une cinquantaine de véhicules sont les effets collatéraux de cette dispute ; à Chittagong, deuxième ville du pays, où il y a 210 personnes arrêtées, et à Golpaganj, il y a des affrontements ; et, on voit des politiciens payer de leur personne, à Rangpur, lorsque l’assaut d’une barricade laisse 40 cadres de l’AL blessés ; de sorte que leur piétaille n’est pas fainéante non plus : à Sirajganj les basteurs des deux partis se livrent une bataille rangée qui fait 13 blessés supplémentaires.

Si l’explosion est nettement indexée sur le prétexte, qui devrait être indifférent, elle est aussi inquiétante, en retour, pour les politiciens qui fournissent le prétexte, parce que son ampleur atteint des proportions inquiétantes en terme de contrôle. Un débordement collectif légitime peut très vite, par quelques jeux de circonstances, devenir une insurrection ; et là, ce n’est plus la même partie. La Ligue Awami , dont le travail est d’abord de policer les pauvres, de leur donner les bonnes raisons de leur mauvais sang, a bien vu qu’il va falloir hartaler sec. Le 23, comme on se bat encore avec vigueur, à Sylhet (contre la police) et à Sathkira (entre militants), le hartal du 24 et 25 août n’est pas de trop.

Ces deux journées sont à nouveau des journées d’émeute. Le 24, surtout à Dhaka, il y a des combats de rue, avec caillassages, gaz lacrymogènes, charges policières et de nombreux bus lapidés, qui coûtent 100 blessés, et à peu près autant d’arrestations. A Khulna, troisième ville du pays, on saccage une banque, une assurance, un siège de parti, un centre de presse, les bureaux du chef de la police, et le domicile du chef de la gare, intéressante énumération de tout ce que les pauvres peuvent identifier comme contraire à leur intérêt. Et si dans le monde entier, on voit se développer les coupures de route, au Bangladesh c’est la version ferroviaire de la coupure qui est explorée avec assiduité : à Maijgaon et Natore, il y a des combats autour de piquets sur la voie ferrée. On n’oubliera pas non plus pour cette journée, de rappeler les affrontements entre militants, qui font 15 blessés, mais aussi 7 magasins saccagés à Patuakhali. Le lendemain, 25 août, est déjà en retrait, mais peut aussi être vu sous son aspect menaçant : incendie du siège de l’ONU à Dhaka, d’un siège de parti, nombreuses coupures de voies ferrées, affrontements dans plusieurs quartiers. Bilan de ce hartal si nécessaire à la paix sociale, mais qui a montré combien celle-ci reste fragile : un mort, 230 blessés.

Le 29, la quatrième journée de hartal en huit jours, et la seizième depuis le début de l’année avalise la décrue. Il n’y a plus que 15 blessés, et pas parce que les émeutiers savent se battre mieux. A Barisal, cependant, une foule soutenue par les cadres de l’AL attaque et saccage la maison du gouverneur ; à Khulna, le 30, des jeunes incendient les bureaux du ministère de l’Information, il doit bien y avoir quelque raison, alors qu’à Comilla, ce sont les militants qui laissent 10 blessés. Même si l’embrigadement militant n’échappe pas à toutes les misères qui ont si bien été expérimentées en Occident pendant tout le XXe siècle, ces militants-là semblent de ceux qui s’engagent pour se défouler, ceux qui montrent à quel point les frontières entre les pauvres sont fluctuantes, quand il s’agit de la sève des émotions sociales ; et c’est autant une limite qu’une ouverture pour des révoltes plus massives à venir, dont le Bangladesh reste, incontestablement, l’un des creusets potentiels les plus prometteurs. Nous verrons, avec intérêt, combien de temps encore le grossier dispositif basé sur la dualité BNP-AL arrivera à maintenir suspendue l’insurrection de 1990.

La dernière émeute de l’année, reprend en effet l’écho de celle du 10 avril : le 6 septembre, une étudiante est tuée dans un accident de la route, à Dhaka. Aussitôt, les barricades et les voitures vandalisées ont indiqué la promptitude avec laquelle on relance le jeu du négatif, ce jeu qui est le préalable au grand jeu. Et dans ce petit événement fulgurant, pas de trace de BNP ou de AL à l’horizon ; ils sont loin, en retard, réfléchissent et se taisent.

 

Sri Lanka

En 1984, au Sri Lanka, une insurrection n’avait pu être vaincue qu’au prix d’un dur travail d’embrigadement et d’idéologisation qui avait abouti à détourner la révolte ouverte, sans chefs ni buts, en un conflit ethnique, d’un côté la minorité tamoule, de l’autre, la majorité cinghalaise. Ce long conflit armé s’est certes bien usé, mais il domine toujours tous les débats publics de l’ancienne île de Ceylan. L’insurrection de 1984, elle, est oubliée, objectif largement atteint.

La génération qui est jeune en 2004 a grandi dans un Etat en guerre, mais aussi dans le monde marchand, qui n’est pas pour elle encore celui de l’information dominante et de la middleclass. Au milieu d’une grande variété de conflits, qui vont d’affrontements électoraux en février aux débordements d’un concert d’une star de Bollywood (auquel s’opposaient des moines bouddhistes et qui a subi un attentat mortel à la grenade, avant de finir dans les lacrymogènes de la police), en décembre, en passant par l’occupation et le délogement violent de l’usine de chaussures Bata, apparaît la seule véritable émeute connue de l’année, le 28 avril, qui reste, elle, sous l’emprise de la dichotomie ethnique.

A Kandapola, dans le centre du pays, un accident de la route se termine par une vengeance qui est devenue tamoule, sans qu’il soit clair comment le fait divers s’est ethnicisé. Les pauvres, donc tamouls, ont détruit 18 boutiques, un bar et une station-service, donc cinghalais. Les renforts uniformés arrivent, tirent et, au bout de la journée, il y a 2 morts, 12 blessés, dont 4 portant des uniformes de l’Etat, et le gouvernement instaure un couvre-feu.

Le Sri Lanka aussi a acquis cette légère ondulation des règles et de l’irrespect des règles, qui traverse toute la grande Inde. Sans doute, le dispositif ethnique est encore efficace. Mais, lui- même affaibli, il ne suffit plus à dissimuler le mécontentement, et son expression. Et on retiendra comme clin d’œil complice de cette affirmation que la première émeute de 2005 a justement eu lieu au Sri Lanka.

 

Inde

En Inde même, il y a eu l’insurrection du Manipur. Derrière cet événement d’envergure, même s’il est resté très confiné, nous avons relevé seize émeutes locales, et dix-neuf événements juste en dessous de l’émeute, mais qui mériteraient ce titre dans le jargon ennemi, où les informateurs utilisent Riot ou émeute comme des superlatifs.

Les seize événements qui sont pour nous des émeutes sont très bien répartis dans le temps : deux en janvier, deux en avril, deux en juin, deux en juillet, deux en août, un en septembre, un en octobre, un en novembre, un en décembre, si bien qu’en dépit d’un été un peu plus chargé, où eut d’ailleurs lieu l’insurrection du Manipur, on ne peut parler de saisonnalité de la révolte. La répartition géographique, de même, rappelle un joyeux saupoudrage : du Penjab au nord, au Tamil Nadu au sud, en passant par le Gujarat à l’ouest, et le Manipur à l’est, c’est dans dix Etats sur les vingt-huit de la fédération que se répartissent ces émeutes. Du village à la grosse agglomération comme Chennai ou Ahmedabad (même si les trois principales villes, Calcutta, Bombay, Delhi sont restées curieusement calmes) au village, un passant par des villes moyennes de cent mille habitants, la répartition par types de lieu offre également un éventail large, sans règles.

Les causes apparentes sont extrêmement variées : à Noida, en janvier, c’est une réorganisation administrative qui prive cette ville proche de Delhi de subsides, qui provoque la révolte ; à Shapur, dans le Gujarat, c’est parce qu’on a voulu arrêter un homme qui s’apprêtait à abattre une chèvre, en contravention avec la loi hindouiste ; à Haridwar, en avril, comme au Manipur en juillet, puis comme à Begusarai en novembre, c’est un viol perpétré par de dignes représentants des forces de l’ordre qui mérite d’être vengé ; à Balachaur, en juin, c’est une bavure : la police prétendra que le prévenu qui est mort entre ses mains, s’est suicidé en se pendant avec son pantalon au robinet d’une baignoire – il s’avère que le robinet est situé à deux pieds et demi du sol, soit dix centimètres – pas même imaginatifs, les menteurs de l’Etat ; à Thiruvananthapuram (qu’on peut appeler Trivandum), c’est parce qu’une banque a refusé un crédit à une étudiante qui s’est donc suicidée que les autres étudiants se sont émus ; les deux émeutes de Munger, à deux semaines d’intervalle en août, et qui ne semblent pas avoir eu de rapport entre elles, ont été causées respectivement par l’assassinat d’un fonctionnaire soutenue par les habitants du quartier et par l’arrestation d’un marchand d’alcool, libéré de force par des étudiants ; au même moment, à Lohna, c’est à cause de l’indigence des secours après une inondation meurtrière que les survivants, plus indignés qu’affamés mettent leur vie en péril ; à Chennai, quatrième ville d’Inde, c’est contre la lenteur des trains que des passagers finissent par attaquer matériel et personnel de l’Etat ; à Ghadsana, en juillet, ce sont des paysans qui refusent les diminutions de la distribution de l’eau.

Le prétexte principal, cependant, témoigne du travail acharné accompli par l’information indienne, aimablement soutenue par l’information occidentale, dans la récupération : il s’agit du prétexte confessionnel, musulmans contre hindous, retrouvé en cinq occasions distinctes seulement (sur dix-sept), là aussi à travers toute l’Inde : à Ahmedabad en avril, à l’issue d’un match de criquet ; à Sardhana, en juin, c’est l’assassinat d’un homme et plus exactement ses funérailles, le lendemain, qui mettent aux prises deux « communautés », et « communautés » dans le jargon de l’information indienne signifie en général, hindous et musulmans, tout comme mécréants signifie musulmans ; à Veraval en juillet, après qu’un jeune musulman eût dragué une jeune hindoue ; à Bhopal en octobre, lorsqu’un deux-roues conduit par un musulman heurte un jeune hindou qui joue au criquet ; et dans la vieille ville de Hyderabad, lorsque les uns décrochent un drapeau vert, et les autres, le lendemain décrochent un drapeau safran. Il semble cependant que musulmans contre hindous est une référence presque obligatoire en cas d’émeute, notamment dans des Etats sacrifiés à ce spectacle, dans l’information, comme semble s’en rendre compte, non sans naïveté Indianexpress, à propos de l’émeute de Veraval, qui a lieu justement au Gujarat : « Were there communal overtones to it? If one follows the pattern of looting, there’s something that just can’t be ignored: The fact that the mob here was ‘‘secular’’ — it didn’t care if the shops targeted belonged to Hindus or Muslims. » Si le pillage ne ressort pas encore comme motif et but de la révolte, la fulgurante augmentation de marchandises commence à provoquer sa négation gueuse, même si c’est encore à une échelle très modeste.

Après ce joyeux éclectisme, dans les causes affichées, et cette belle dispersion dans le temps et dans l’espace, il y a au contraire de nombreuses ressemblances. Si on excepte le Manipur, seule la première émeute de l’année à Noida (qui semble avoir duré cinq jours, et la protestation paysanne pour l’eau du Rajasthan, trois jours d’émeute), chaque émeute ne dure qu’un jour, même quand elle est encadrée par d’autres journées protestations. Les formes de lutte sont toujours assez proches : le jet de pierre et l’incendie de voiture sont très prisés ; partout, on attaque des bâtiments publics, souvent des commissariats ; parfois c’est à coup de bâtons, de barres d’acier qu’on se bat ; les coupures de route alternent avec les coupures de voies ferrées ; les pillages, quant à eux, restent encore rares, même si à l’occasion, pas forcément sous couvert d’intercommunautaire, on tâte de la destruction de l’échange. Les effectifs de ces colères locales sont aussi assez similaires : de deux ou trois centaines à deux mille. Ce sont des nombres d’émeutiers limités, mais suffisamment importants pour n’être pas des groupes d’amis, qui se connaissent tous avant de s’assembler par ces communs accords entendus et construits à l’initiative d’individus dont les rôles permettent d’avance de déclencher des événements ; il y a donc nécessairement, à travers ces émeutes rapides et fortes, des rencontres, qu’on imagine pas moins rapides et fortes. Mais on visualise assez bien ces attroupements fortuits, ces disputes vives et criées, les premiers coups qui partent, les mobilisations immédiates, par jeu, par chaleur, par goût, jusqu’à la griserie d’une mise en cause plus générale, qui fait vaciller la rue comme une tête sous les bulles de champagne.

Dans tous ces événements, bien entendu, il n’y a pas de chefs identifiés par l’information, et comme l’information tend plutôt à désigner des dirigeants là où il n’y en a pas qu’à en dissimuler là où il y en a, la menace d’une révolte sans chefs, et même contre les chefs, traverse toute la série des émeutes. Comme l’écho de l’événement se perd au vent, il est encore impossible de rapporter ce qu’il dit : est-ce que, une fois la répression arrivée, on s’égaille, content de sa propre amplitude de gestes, ou soignant ses blessures, ou bien est-ce qu’on se parle, se consulte, se lie d’amitié, se prépare à gagner la partie suivante ? Il y a sans doute les deux, parce que le désarroi de la police montre qu’on ne sait que rarement qui arrêter et attraper après ces événements peu punis. Sur le terrain déjà, la présence policière paraît mal adaptée à la mobilité et la fluidité de ces foules qui n’ont plus peur, et qui doivent même se prévaloir d’une certaine légitimité. Les armes de l’Etat sont les lacrymogènes principalement, et les lathis, ces longs bâtons flexibles, que les policiers trouvent parfois retournés contre eux. Et la panique gagne souvent ces policiers, au moins autant de fois qu’ils tirent à balles réelles, ce qui est assez fréquent, puisqu’il y a des morts dans la moitié de ces émeutes, presque toujours un ou deux seulement, jamais plus de cinq ; et l’impuissance sourde de ces vainqueurs finaux se déduit du nombre de couvre-feux que l’Etat est obligé d’instaurer pour ces révoltes d’un jour, presque à chaque fois qu’il y a des morts, à Balachaur, Sardhana, Veraval, Bhopal et dans le Rajasthan.

Je ne trouve pas nécessaire de raconter le détail de ces événements, car ce n’est pas dans ce qu’il est possible de connaître de ce détail que se situe, pour l’instant, l’intérêt des émeutes en Inde. C’est dans leur nombre, dans leur simultanéité, dans la diversité de la mise en cause et dans la similarité de leurs déroulements qu’il y a un regard à porter sur ce qu’on peut appeler un nouveau front dans la négativité. Car l’Inde est jeune et neuve dans la révolte. Il n’y a pas, à part dans la lutte contre le colonisateur anglais, de « culture », de passé de la révolte, si ce n’est le pacifisme de Gandhi, clairement oublié ici.

La jeunesse de l’Inde a, certainement, un passé émeutier, encore récent, celui de la vague de révolte de 1990 où, simultanément, on se battait autour de la mosquée d’Ayodhya, à Bombay dans des destructions et pillages massifs autour des bidonvilles musulmans, et aussi autour du problème des castes ; c’était le moment où une insurrection est apparue au Cachemire, et la menace de cette insurrection pour notre monde était telle que la répression, sous forme de présence policière, de guérillas indépendantistes et autonomistes, n’est pas encore finie aujourd’hui. Mais ce passé émeutier n’est pas théorisé, pas même consigné. Et pour l’instant l’information a pu diffamer toutes les révoltes et toutes les émeutes selon ses lignes de force idéologiques, comme celle du Gujarat en 2002, qui réduit tant de mauvaise humeur à la dispute entre musulmans et hindouistes.

Mais l’Inde est une région du monde sans passé, avec un bagage très léger de révoltes et de défaites, au contraire de l’Occident libéral, plombé par ses références. Il n’y a pas, dans les rues des grandes villes, les jours de manifestations, ces strates d’aigris qui défilent sous des drapeaux et banderoles périmés, qui indiquent le moment de résignation de référence. Le passé de la révolte, qui trace des lignées, des successions, des chronologies, est ici très court, comme en Chine. Dans ces Etats où la marchandise, comme phénomène de communication mondial, produit enfin sa négation, si facilement identifiable parce que si similaire partout, il n’y a pas encore cet historique de la révolte moderne qui s’est avérée être plus souvent un handicap et un frein qu’un soutien, et une leçon pour les émeutiers.

Il ne semble pas non plus encore que ce début de débat, qui paraît prometteur, ne serait-ce qu’à travers les valeurs mises en avant par ces émeutiers non gandhistes et hors de tout contrôle, ait une théorie, ou participe d’une théorie propre. L’ennemi, par une série de chicanes puissantes a posé des obstacles et des diversions multiples : les frontières des Etats semblent solides et bien gardées, dans cette région ; la religion, dont le militantisme a semblé mu par une émulation réciproque depuis quinze ans, s’est encore renforcée du rôle donné à l’islam dans le monde du 11 septembre ; les différences ethniques sont exploitées partout où il est possible ; les antagonismes cul-de-sac du système des castes, sont en réserve ; le clivage politique qui dédouble la démocratie occidentale d’une contestation marxiste, souvent en armes, apparaît comme renforcé, même si elle affiche la vétusté des immeubles qu’on nomme « récents » ; mais l’Inde est certainement l’une des régions de notre planète où le projet d’une suppression de l’Etat, de la marchandise et de l’information dominante se donne la meilleure perspective. Car toute cette panoplie répressive date un peu. Face à l’avalanche de marchandises, à la rapacité des possédants locaux et du monde entier, à la morale middleclass qui arrive au galop et à la cravache, ces anciennes dispositions sont en partie tournées. Armée et police elles-mêmes semblent peu sûres et, peut-être plus qu’ailleurs, la perception du monde a déjà changé pour les pauvres, comme en témoigne les trente-cinq événements de révolte ouverte observés par notre laboratoire pour la seule année 2004.

(Laboratoire des frondeurs, février 2005).  

 

     

Népal : 5

Pakistan : 7

Bangladesh : 5

Sri Lanka : 1

Inde : 17

6 janvier

2 avril

18 août

1er septembre

30 septembre

2 mars

7 mai

30 mai

4 juin

16 juin

1er octobre

2 octobre

6 avril

10 avril

7 mai

21 août

6 septembre

28 avril

14 janvier

30 janvier

14 avril

21 avril

8 juin

19 juin

Imphal

23 juillet

26 juillet

1er août

17 août

16 septembre

26 octobre (2 événements)

18 novembre

1 décembre

 

Total : 35 événements